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Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime.

Vis le jour d’aujourd’hui
Auteur : Sœur Odette Prévost

Vis le jour d’aujourd’hui,
Dieu te le donne, il est à toi.
Vis le en Lui.

Le jour de demain est à Dieu
Il ne t’appartient pas.
Ne porte pas sur demain
le souci d’aujourd’hui.
Demain est à Dieu,
remets le lui.

Le moment présent est une frêle passerelle.
Si tu le charges des regrets d’hier,
de l’inquiétude de demain,
la passerelle cède
et tu perds pied.

Le passé ? Dieu le pardonne.
L’avenir ? Dieu le donne.
Vis le jour d’aujourd’hui
en communion avec Lui.

Et s’il y a lieu de t’inquiéter pour un être aimé,
regarde-le dans la lumière du Christ ressuscité.

Soeur Odette Prévost
petite soeur de Charles de Foucault
assassinée en Algérie le 10 novembre 1995

Samedi 18 juillet : la Croix

Pour écouter le chant et l’enseignement cliquer ici

Quel que soit leur pays d’origine, les saints ont un langage qui leur est commun c’est le langage de la Croix.
Quel est ce langage ?

C’est le langage du pardon : « Père, pardonne-leur : ils ne savent pas ce qu’ils font »

C’est le langage de l’accueil et du salut : « Amen, je te le dis, aujourd’hui, avec moi, tu seras dans le Paradis »

C’est le langage du cri de la souffrance : « Mon Dieu, mon Dieu pourquoi m’as-tu abandonné ? »

C’est le langage de la remise confiante de soi entre les mains de Dieu : « Père, entre tes mains, je remets mon esprit »

C’est le langage qui nous remet entre les mains de Marie et qui remet Marie entre nos mains.

Les réponses à ce langage sont variées :

Il y en a qui ne répondent pas mais qui observent comme le peuple qui restait là à observer.

Il y en a qui se moquent de ce langage comme les soldats

Il y en a qui répondent à ce langage par l’injure comme un des larrons

Il y en a qui réponde à ce langage par une prière de supplication comme l’autre larron : « Jésus, souviens-toi de moi quand tu viendras dans ton Royaume »

Il y en a d’autres qui répondent par une présence confiante, soutenante et silencieuse comme Marie et le disciple bien-aimé.

Il y a aussi la réponse du centurion qui glorifie Dieu en reconnaissant en Jésus un homme juste.

Il y a aussi ceux qui, en réponse, observent ce qui se passe et prennent le chemin de la conversion, de la contrition comme toute la foule de gens qui s’en retournent en se frappant la poitrine.

Ce langage nous a également été donné par immersion depuis le jour où nous sommes baptisés au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit. Ce langage, nous sommes invités à le pratiquer, nous sommes appelés à en vivre pour ne pas le perdre.

Et pour apprendre à parler le langage de la croix, nous avons d’excellents enseignants. Parmi les enseignants du langage de la croix, il y a les bienheureux martyrs d’Algérie. Dans leur manière d’être, dans leur façon de vivre jour après jour que nous découvrons la beauté et la valeur inestimable du langage de la croix.

Pour l’un d’entre eux, Pierre Claverie, parler le langage de la croix c’est se placer, comme Jésus, sur la croix, sur les lignes de fracture de notre société, les bras étendus, pour rassembler les enfants de Dieu dispersés par le péché c’est-à-dire par tout ce qui les sépare, les isole et les dresse les uns contre les autres et contre Dieu lui-même. Jésus s’est en effet placé sur les lignes de fractures de l’humanité là où il y a rejet, intolérance, cassure que ce soient les lignes de rupture à l’intérieur des personnes malades, désespérées, solitaires, rejetées, que ce soient les fractures entre les groupes humains ; le pharisien et le publicain, le juif et le non-juif, le croyant et le non-croyant et donc Jésus s’est placé là et il n’a pas fait autre chose que de se placer là et c’est la dernière image que donne Jésus dans sa vie d’un homme écartelé ; une main à l’intérieur, une main avec l’exclu et il place ses disciples sur ces mêmes lignes de fracture avec la même mission de guérison et de réconciliation. L’Eglise accomplit sa vocation et sa mission, elle parle le langage de la croix quand elle est présente aux ruptures qui crucifient l’humanité dans sa chair et dans son unité.

La croix, c’est, nous enseigne Pierre Claverie, la place de l’Eglise, c’est notre place parce que c’est la place de Jésus… La croix c’est l’écartèlement de celui qui ne choisit pas un côté ou un autre, parce que si Jésus est entré en humanité, ce n’est pas pour rejeter une partie de l’humanité. 

Alors, il est là et il va vers les malades, vers les publicains, vers les pécheurs, vers les prostituées, vers les fous…Il va vers tout le monde. Il se met là et il essaie de tenir les deux bouts.

La réconciliation ne peut se faire que de manière coûteuse, elle ne peut se faire simplement.

Parler le langage de la croix, nous enseigne encore Pierre Claverie, conduit à lutter, comme Jésus, contre les puissances de la mort avec les armes de la vie que sont l’amour, la justice, la paix, la liberté, la vérité, la confiance, la compassion.

Parler le langage de la croix c’est « donner sa vie pour que d’autres vivent », c’est avec Jésus et comme lui, exposer sa vie sans craindre ceux qui tuent le corps mais ne peuvent tuer l’esprit…Ce qui fait dire à Pierre Claverie : « la vie est une résurrection indéfinie où la mort signe, chaque jour, le sérieux de notre discours et de nos engagements. Jésus nous permet de transformer la mort subie en don actif de nous-mêmes où la vie se renouvelle et s’intensifie…   En faisant tout cela, nous donnerons notre vie, sans peur de l’exposer, avec Jésus, dans l’espérance de la résurrection et pour que vienne le Règne des vivants. »

Or près de la croix de Jésus se tenaient sa mère et la sœur de sa mère, Marie femme de Cléophas, et Marie-Madeleine.

Parler le langage de la croix c’est aussi, comme l’ont fait les martyrs d’Algérie, rester auprès de ceux qui souffrent, malgré l’insécurité, pour témoigner de ce que sont la fraternité, le partage, l’amitié, et parce que leur départ aurait été vécu comme un abandon.

Ce langage de la croix, inspiré, enseigné par Marie et Jean se tenant près de la croix de Jésus, consiste, comme le dit Pierre Claverie, à se tenir, à rester auprès de ceux qui souffrent, à être là comme au chevet d’un ami, d’un frère malade, en silence, en lui serrant la main, en lui épongeant le front, c’est être présent dans les lieux de souffrance et de déréliction.

Chacun des 19 martyrs mais aussi tous les permanents de l’Eglise d’Algérie de l’époque ont eu un moment donné ou un autre, pendant la décennie où la violence faisait rage, la possibilité de quitter le pays et d’aller se mettre en sécurité ailleurs et tous ont fait profondément le choix de rester, d’approfondir le sens de leur présence dans une société qui était traversée par la violence et ils ont discerné que le don d’eux-mêmes qu’ils avaient déjà fait, devait se poursuivre et que le fait de rester dans le pays leur permettait de donner tout son sens aux liens de fraternité, de proximité au moment où leurs frères et sœurs en humanité se trouvent dans l’épreuve.

« Père, pardonne-leur ils ne savent pas ce qu’ils font »

Le langage de la croix c’est aussi le langage du pardon. C’est dans ce langage, que s’exprime le frère Christian de Chergé, prieur des moines de Tibhirine dans son testament spirituel lorsqu’il écrit : « J’aimerais, le moment venu, avoir ce laps de lucidité qui me permettrait de solliciter le pardon de Dieu et celui de mes frères en humanité, en même temps que de pardonner de tout cœur à qui m’aurait atteint ».

« Père, je remets mon esprit entre tes mains »

Parler le langage de la croix c’est aussi se remettre, comme Jésus, dans la confiance, entre les mains de Dieu comme nous l’enseigne sœur Marie-Angèle, elle aussi martyr d’Algérie, lorsqu’elle dit « Je demande à Dieu d’être un peu plus ouverte à son Amour pour qu’ainsi, ce soit lui qui soit révélé à travers nos vies »

Depuis notre baptême, nous sommes marqués du signe de la croix. Et si, ce jour-là, nous avons été plongés dans l’eau du baptême c’est pour apprendre, par immersion, le langage de la croix.

Ce langage de la croix, nous le parlons chaque fois que, dans un engagement concret, nous nous plaçons sur les lignes de fractures c’est-à-dire sur les murs qui divisent notre société entre riches et pauvres, malades et bien portants, nationaux et immigrés, jeunes et âgées afin de remplacer ces murs par des ponts.

Nous parlons le langage de la croix chaque fois que nous luttons avec les armes de la vie contre toutes les formes de mort. Nous le parlons aussi chaque fois que nous restons auprès de ceux qui souffrent, chaque fois que nous pardonnons, chaque fois que nous nous remettons entre les mains du Seigneur pour qu’il fasse de nous un pain de vie.

Comme l’écrivit un jour frère Luc : « La sainteté est pour tous comme le pain est pour tous. La sainteté pour les chrétiens, c’est tout simplement laisser vivre Jésus-Christ en nous-même. »

C’est Saint Bernard de Clairvaux qui dit :

« L’homme est cruciforme c’est-à-dire il a été créé en forme de croix.  Qu’il étende les mains et cela devient plus évident ».

Ce sont les bras ouverts de son papa ou de sa maman qui donnent au jeune enfant, dont les premiers pas sont encore hésitants, l’audace de s’y précipiter et d’y trouver refuge.

C’est aussi pour manifester la joie des retrouvailles ou pour exprimer de la compassion que des personnes se prennent dans les bras l’un de l’autre.        

Dans la célébration de l’eucharistie, le prêtre a également les bras étendus aux dimensions de la multitude et les chrétiens ouvrent les mains pour dire la prière des enfants de Dieu.

Rien de tels que les bras ouverts pour être à l’image et à la ressemblance du Père !

En créant l’homme en forme de croix, Dieu inscrit en notre corps sa vocation d’être un corps ouvert aux dimensions de l’univers et de l’accueil de l’autre.

Mais tôt ou tard, nous en faisant tous l’expérience, nous avons vite fait de nous replier. Par peur de perdre son bonheur, l’homme court le risque de refermer les bras, oubliant ce que chante le poète Aragon : « Ses bras sont l’ombre d’une croix mais quand il veut serrer son bonheur, il le broie… »

Les bras se resserrent sur le conjoint par peur de le perdre ou sur les enfants que l’on ne peut se résoudre à voir partir ou sur des objets qui procurent une illusoire sécurité…

En contemplant la passion de Jésus, regardons ses bras qui, malgré la souffrance qui lui est infligée, restent constamment ouverts pour rassembler les enfants de Dieu dispersés par tout ce qui les sépare, les isole et les dresse les uns contre les autres et contre Dieu lui-même.

En méditant aujourd’hui la passion de Jésus, nous pourrions demander au Seigneur la grâce de réapprendre de lui à ouvrir nos bras là où nous aurions de justes raisons de les refermer définitivement.

Les 19 bienheureux martyrs d’Algérie qui ont précisément appris de Jésus à garder les bras ouverts même lorsque la violence et la haine se déchaînent. Leurs bras sont restés ouverts, comme ceux du Christ en croix.

Ecoutons une homélie que prononça le Bienheureux Pierre Claverie, un an avant sa mort :

Depuis le drame algérien, on m’a souvent demandé : « Que faites-vous là-bas ? Pourquoi est-ce que vous restez ? Secouez donc la poussière de vos sandales ! Rentrez chez vous ! » « Chez vous… » Où sommes-nous chez nous ? Nous sommes là-bas à cause de ce Messie crucifié. A cause de rien d’autre et de personne d’autre ! Nous n’avons aucun intérêt à sauver, aucune influence à maintenir. Nous ne sommes pas poussés par je ne sais quelle perversion masochiste ou suicidaire. Nous n’avons aucun pouvoir, mais nous sommes là comme au chevet d’un ami, d’un frère malade, en silence, en lui serrant la main, en lui épongeant le front. A cause de Jésus, parce que c’est lui qui souffre là, dans cette violence qui n’épargne personne, crucifié à nouveau dans la chair de milliers d’innocents. Comme Marie, comme St Jean, nous sommes là, au pied de la Croix où Jésus meurt, abandonné des siens, raillé par la foule. Est-ce que ce n’est pas essentiel pour un chrétien d’être là, dans les lieux de souffrances, dans les lieux de déréliction, d’abandon ?

Où serait l’Eglise de Jésus-Christ, elle-même Corps du Christ, si elle n’était pas là d’abord ? Je crois qu’elle meurt de n’être pas assez proche de la Croix de Jésus. Si paradoxal que cela puisse vous paraître, et St Paul le montre bien, la force, la vitalité, l’espérance, la fécondité chrétienne, la fécondité de l’Eglise viennent de là. Pas d’ailleurs ni autrement. Tout, tout le reste n’est que poudre aux yeux, illusion mondaine. Elle se trompe, l’Eglise, et elle trompe le monde lorsqu’elle se situe comme une puissance parmi d’autres, comme une organisation, même humanitaire ou comme un mouvement évangélique à grand spectacle. Elle peut briller, elle ne brûle pas du feu de l’amour de Dieu, « fort comme la mort » dit le Cantique des Cantiques. Car il s’agit bien d’amour ici, d’amour d’abord, d’amour seul. Une passion dont Jésus nous a donné le goût et tracé le chemin : « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime. » Donner sa vie. Cela n’est pas réservé aux martyrs ou du moins, nous sommes peut-être appelés à devenir des martyrs témoins du don gratuit de l’amour, du don gratuit de sa vie. Ce don nous vient de la grâce de Dieu donnée en Jésus-Christ. Et comment traduire ce don, cette grâce ? Nous l’avons appris et venons de le chanter, dans la prière scoute. Ecoutez ! Et prenez au sérieux les mots que vous avez chantés : 

Seigneur Jésus,

apprenez-nous à être généreux,

à vous aimer comme vous le méritez,

à donner sans compter,

à combattre sans souci des blessures,

à travailler sans chercher le repos,

à nous dépenser sans attendre d’autre récompense

(gratuitement !) que celle de savoir que nous faisons votre Sainte Volonté.

Rien de plus, rien de moins. Donner sa vie c’est cela et rien d’autre ! Dans chaque décision, dans chaque acte, donner concrètement quelque chose de soi-même : son temps, son sourire, son amitié, son savoir-faire, sa présence, même silencieuse, même impuissante, son attention, son soutien matériel, moral et spirituel, sa main tendue… sans calcul, sans réserve, sans peur de se perdre… Le témoignage de nos sept trappistes était tellement simple et tellement grand ! Ils n’avaient pas besoin de beaucoup de paroles – comme les Dominicains ! Ora et Labora. Prie et travaille, travaille la terre, travaille au champ de Dieu, travaille à la réconciliation et à la fraternité avec tous. Ils accueillaient et (vous les avez connus, beaucoup d’entre vous…), ils soignaient aussi les pauvres de la montagne. Leur présence, humble et cachée, parle aujourd’hui plus fort que tous nos discours laborieux pour essayer d’expliquer ce que nous faisons en Algérie même. Ecoutez ce témoignage reçu d’un musulman parmi des centaines d’autres :

« Nous faisons le choix de rester » disait le frère Christian (Christian de Chergé, le prieur des trappistes) et encore : « Que devient ce don chez celui qui laisse son ami quand le danger est là ? » C’est Christian qui disait cela. Et le musulman continue : « Adieu frère Christian ! tu as choisi de rester tout en étant conscient des risques que tu encourais, toi et tes frères. Il fallait être fou pour rester dans ce monastère, juché en plein maquis des assassins. As-tu jamais eu peur ? Je ne puis le penser ! Tu étais courageux, mon frère ! Comment as-tu regardé tes assassins ? Avec le regard et la pensée de celui qui sait pourquoi il meurt. Que faisais-tu là-haut dans ces montagnes ?… Vieux brigand de Dieu, tu chassais les pauvres, tu les kidnappais pour leur donner à manger, pour écouter leurs plaintes, ô mon frère le Brigand ! Partagé entre ta cellule et les travaux domestiques, tu mangeais du pain dur qui rend le cœur doux, ô vieux Brigand qui avais choisi la robe de bure et le martyre. Quoi te dire de plus, ô mon frère ? Rien, je n’ai pas les mots dignes de toi et des autres frères. Voilà ce que je répète : 

Tous les pauvres étaient sa famille,

Tous les hommes étaient ses frères,

Il a donné à manger à ceux qui avaient faim, 

Il a habillé ceux qui étaient sans vêtement     

Il a soigné les malades,

Il a défendu ceux qui étaient injustement traités

Il a accueilli ceux qui n’avaient pas de maison,

Tous les pauvres étaient sa famille,

Tous les hommes étaient ses frères,

Dieu soit miséricordieux avec lui.

(C’est ce que disait un jeune berbère à l’enterrement du P. Peyriguère, au Maroc.)

Je te les répète ces paroles, continue notre musulman, à toi frère Christian, aux sœurs de Bab el Oued et aux frères de Tizi-Ouzou, à tous ceux et à toutes celles, frères et sœurs des pauvres, qui restent avec nous pour partager notre misère. Demain, in cha Allah ! ils partageront avec nous la joie ! et il cite le psaume : « ceux qui sèment dans les larmes récoltent dans l’allégresse. »

La vie et la mort de nos frères trappistes crient l’Evangile.

Comme Jésus a raison de nous dire aujourd’hui : « Ne craignez pas les hommes, tout ce qui est voilé sera dévoilé, tout ce qui est caché sans ce monastère humble et silencieux de la montagne de Medea sera dévoilé. Tout ce qui est caché sera connu à la face du monde ! Ne craignez pas ceux qui tuent le corps mais ne peuvent tuer l’âme » (Mt 10,27). Car tout se passe là : dans l’âme, dans ce plus profond de nous-mêmes où se cherchent nos raisons de vivre et de mourir, d’espérer et d’aimer, parce que Dieu est là. Mais encore faut-il l’accueillir, Dieu, là !

Et cela nous ramène à Dominique, à sa prière continuelle, à sa prédication par la parole et par l’exemple. L’exemple précisément, d’une vie donnée pour sauver l’humanité du péché, du non-sens et de la mal-vie, de la mort. Le petit homme roux a fait de grandes choses mais on a retenu de lui ses longues veilles en prière, sa belle voix qui donnait à l’Evangile sa force et sa saveur, sa détermination obstinée quand il s’agissait du royaume de dieu et de l’œuvre de Dieu, son courage et son humilité devant les autres, hostiles ou méprisants, son sourire rayonnant. Jourdain de Saxe résume tout en une phrase sublime : « il accueillait tout le monde au cœur de son amitié, et comme il aimait tout le monde, tout le monde l’aimait. » Comment ne pas voir là ce qui unit tous les disciples du Christ, Dominique et François d’Assise, nos frères trappistes, tous, toutes ? Alors j’ai envie de dire à ma chère vieille Eglise catholique romaine et apostolique, embarrassée dans ses appareils, dans ses querelles internes, crispée parfois sur son héritage, enfermée dans le cercle étroit  de ses débats sans fin sur les rites et les lois, ce qu’il faut faire, ce qu’il ne faut pas faire… : « Parce que je t’aime, parce que tu as su donner naissance à des gens comme Dominique, François d’Assise, mais aussi à Bruno, à Célestin, à Christian, à Christophe, à Luc, Michel, Paul et tant d’autres, fais-nous renaître aujourd’hui, chacun et chacune, dans la lumière de ces promesses scoutes, dans l’élan de nos immenses générosités, dans le don de nos vies pour que vienne le Règne de Dieu. Amen

Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime.

Vis le jour d’aujourd’hui
Auteur : Sœur Odette Prévost
Vis le jour d’aujourd’hui,
Dieu te le donne, il est à toi.
Vis le en Lui.

Le jour de demain est à Dieu
Il ne t’appartient pas.
Ne porte pas sur demain
le souci d’aujourd’hui.
Demain est à Dieu,
remets le lui.

Le moment présent est une frêle passerelle.
Si tu le charges des regrets d’hier,
de l’inquiétude de demain,
la passerelle cède
et tu perds pied.

Le passé ? Dieu le pardonne.
L’avenir ? Dieu le donne.
Vis le jour d’aujourd’hui
en communion avec Lui.

Et s’il y a lieu de t’inquiéter pour un être aimé,
regarde-le dans la lumière du Christ ressuscité.

Soeur Odette Prévost
petite soeur de Charles de Foucault
assassinée en Algérie le 10 novembre 1995

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Vendredi 17 juillet : L’Eucharistie

L’histoire du pain eucharistique est appelée à devenir la nôtre

Comme le souligne Saint Augustin, d’ordinaire, la nourriture que nous mangeons devient notre force, notre chair et notre sang. Ce que je mange devient « moi ». Au contraire quand je mange Jésus, « le pain vivant descendu du ciel », je deviens « Lui » Vous connaissez peut-être ce chant magnifique « Devenez ce que vous recevez », dont les paroles viennent de saint Augustin. En recevant le Corps du Christ, nous devenons chacun et tous ensemble, le Corps du Christ et les membres de son Corps. Nous devenons « ce que nous recevons ».

J’aime bien cette réflexion d’un évêque qui dit que ce n’est pas une bonne habitude d’utiliser le mot « pratiquant » pour désigner ceux qui participent régulièrement à l’eucharistie. Ce mot convient bien pour le football ou le vélo, mais il doit être corrigé pour évoquer la prière, les sacrements et toutes les pratiques chrétiennes. Il faut que ce participe présent devienne un participe passé. En réalité, nous ne sommes pas pratiquants mais pratiqués. Dans l’Eucharistie, c’est Dieu qui nous « pratique », nous transforme et nous transfigure !

Par sa Parole, Jésus est comme un boulanger qui pétrit sa pâte. C’est Jésus qui nous « pratique », nous malaxe et nous transforme par sa parole et par ce « pain vivant descendu du ciel » (Jn 6, 51) Nous nous remettons entre ses mains, pour le laisser faire de nous aussi « un bon pain » Mais par l’eucharistie Jésus va encore plus loin : Il nous fait devenir ce qu’il est. L’histoire du pain est donc notre histoire.

Voyons de plus près l’histoire du pain de l’eucharistie puisque son histoire est appelée à être la nôtre :

Être pain déposé

Dans la célébration de l’eucharistie, le pain est déposé sur une patène.    La patène (du latin patena, plat, dérivant lui-même du grec patani, écuelle), est une petite assiette sur laquelle repose le pain qui va être consacré lors de la messe.

Dans une de ses lettres pastorales, Mgr Paul Desfarges, archevêque d’Alger faisant référence à Marie qui à Noël déposa Jésus dans une mangeoire, dit que notre Eglise est dans la mangeoire. Nous sommes l’Eglise de la mangeoire (Là où je suis, vous y serez aussi).  L’Esprit et Marie nous déposent et nous disposent, faisant de nos vies des vies livrées par amour. La mangeoire évoque déjà la patène.

L’Eglise comme son Seigneur est totalement à la disposition de ceux auxquels elle est envoyée, donnée. Dès la crèche, Jésus est abandonné, offert. L’abandon n’est en rien une passivité inerte. L’abandon est un « oui » actif et dynamique. Nos « Oui » permettent à Dieu s’agir en nous, par nous et avec nous.

Au moment où le pain déposé sur la patène est présenté à Dieu pour lui être offert, nous pouvons nous offrir par ce pain, avec ce pain et en ce pain comme l’exprime la prière de Sainte Thérèse Couderc : « Mon Dieu, je veux être toute à vous, daignez accepter mon offrande ».

Être pain sanctifié

Lors de l’eucharistie c’est sur ce pain présenté à Dieu pour lui être offert qu’est invoqué l’Esprit Saint pour qu’il devienne le pain de la vie non pas temporairement mais éternellement. Sur nous aussi, l’Esprit Saint est invoqué pour que nous devenions une éternelle offrande : Que l’Esprit Saint fasse de nous une éternelle offrande à ta gloire.

Être pain rompu pour être offert à tous

C’est ce pain devenu corps du Christ qui est rompu pour être donné. L’Eucharistie fait ainsi de notre Eglise, de chacune et chacun de nous un signe de la présence livrée du Christ pour signifier le don de l’Amour de Dieu qui veut rejoindre tous les hommes.

L’Eucharistie fait de nous un « Pain rompu », elle fait du peuple de Dieu un peuple pour les autres de trois manières :

1. L’Eucharistie fait de nous un peuple de témoins : témoins de l’amour de Dieu qu’ils ont reçu et qu’ils communiquent autour d’eux là où ils vivent. Annoncer la Bonne Nouvelle c’est rendre palpable pour tous cette puissance de l’amour qui libère et fait grandir par une attention humble et chaleureuse à chacun, par une présence discrète et confiante qui fait exister ceux qu’elle accueille.

L’Eglise est appelée à rendre contagieuse cette manière d’exister qu’elle a découverte dans le Christ avec un grand respect des consciences et des libertés car rien au monde ne peut faire naître l’amour que l’amour, ni la persuasion, ni l’autorité, ni les obligations imposées, rien ne peut forcer l’homme à aimer que la reconnaissance d’un autre amour humble et respectueux.

2. L’Eucharistie fait de nous un peuple de veilleurs qui apportent une espérance en distinguant les lumières de l’avenir et en les désignant aux découragés pour qu’ils reprennent espoir et aux puissants pour qu’ils les soutiennent.

3. L’Eucharistie fait de nous des frères universels car elle nous rend solidaire de toute l’humanité. Nous sommes appelés à concrétiser autour de nous ce que nous recevons dans le sacrement. « Le pain partagé nous convertit en homme de partage » Et c’est ainsi que nous pouvons devenir force de transformation du monde. Nourris de ce pain, nous ne pouvons être rassasiés aussi longtemps que des hommes sont affamés : affamés de pain et affamés de dignité, de justice, d’amour, de tout ce qui l’homme humain. L’Eucharistie nous engage à rompre le pain avec tout homme dans le besoin.

N’oublions pas que l’Eucharistie est le repas pascal le repas de la libération de l’Exode, de la libération de l’esclavage, et Jésus nous libère, par sa Pâque, de l’esclavage du péché et de la mort. L’Eucharistie nous engage dans la libération de nos frères, une libération extérieure et une libération intérieure. Enfin la réconciliation et l’amour qui nous sont proposés sont à communiquer aux hommes dans un engagement quotidien et concret pour que le Règne de Dieu devienne la réalité.

Pour nous encourager à faire fraternité, nous avons un autre bienheureux comme modèle, le bienheureux Charles de Foucauld que l’on a appelé le frère universel. Il désirait vivre de telle façon que toute personne puisse le considérer comme son frère. Voilà un beau programme pour chacun. Pendant la décennie noire, les moines de Tibhirine commençaient à faire fraternité dans leur cœur et leur prière. Les gens des groupes armés, ils les appelaient « nos frères de la montagne », ceux des forces militaires, de police ou de sécurité, ils les appelaient « nos frères de la plaine ». Et nous comment nommons-nous, dans nos prières, dans nos échanges ceux qui nous ont fait du mal ?

Pour nous stimuler à faire fraternité, il est bon de nous rappeler que nous sommes tous « de Dieu ». Nous sommes tous fils et filles bien aimés du même Père. Saint Paul dit que « le Christ est l’aîné d’une multitude de frères » (Rm 8, 29). Par son incarnation, il entre en communion avec tout homme.

Le bienheureux Christian de Chergé a eu cette heureuse formule : « Et le Verbe s’est fait frère ».

La fraternité universelle nous est donnée par Dieu en Jésus-Christ. Elle est aussi à accomplir et pour cela, le Christ a besoin de nous. Comme dans une famille, je reçois mes frères et sœurs et il me reste à faire fraternité avec eux.

Être pain donné pour la multitude

La communion au Corps du Christ ne s’arrête pas à l’Assemblée que nous formons. Si nous formons vraiment le Corps du Christ, si nous sommes personnellement unis au Christ ressuscité, nous sommes engagés à donner notre vie pour la multitude. L’Eucharistie fait de nous un pain donné pour le monde.

Dans l’homélie qu’il fit le jeudi Saint 1994, Christian de Chergé a eu ces paroles très fortes :

Nous vivons un temps où la foi n’exclut pas le doute, le questionnement. Il y a aussi assez souvent dans des actes quelque chose qui nous déroute et nous heurte aujourd’hui : la dureté des témoins de la foi vis-à-vis de leurs juges, leur conscience d’être « purs », cette certitude exprimée que leur persécuteur ira droit en enfer. Intégrisme déjà, ou du moins on serait tenté de le croire.
Ici, à l’heure venue de son passage vers dans la foi vers le Père, Jésus « purifie », en effet…mais par l’amour. A qui n’est pas « pur » il dit encore « Ami ! »

Il aura fallu attendre le XXième siècle finissant pour voir l’Eglise reconnaître le titre de martyre à un témoignage moins de foi que de charité suprême : Maximilien Kolbe, martyr de la charité…Pourtant c’est écrit, et nous venons de l’entendre à nouveau : Ayant aimé les siens, il les aima tous, jusqu’à la fin, jusqu’à l’extrême…., l’extrême de lui-même, l’extrême de l’autre, l’extrême de l’homme, de tout homme même de cet homme-là qui, tout à l’heure, va sortir dans la nuit après avoir reçu la bouchée de pain, les pieds encore tout frais d’avoir été lavés. Quelques versets après notre récit, Jean rappelle le psaume 40 : L’ami sur qui je comptais, et qui partageait mon pain, a levé le talon contre moi ! ce talon qui vient tout juste d’être lavé, le voici donc qui se lève. L’amour a baigné les pieds des futurs missionnaires, et aussi, d’un même cœur, ces pieds qui maintenant vont faire le chemin à rebours, celui de la trahison, de la complicité dans le meurtre. Le témoignage de Jésus jusqu’à la mort, son « martyre » est martyre d’amour, de l’amour pour l’homme, pour tous ls hommes, même pour les voleurs, même pour les assassins et les bourreaux, ceux qui agissent dans les ténèbres, prêts à vous traiter en animal de boucherie ou à vous torture à mort parce que l’un des vôtres est devenu l’un des « leurs ». Pourtant il avait prévenu : Si vous n’aimez que vos amis, que faites-vous là d’extraordinaire ? Même les païens en font autant ! Pour lui, amis et ennemis se reçoivent d’un même Père : Vous êtes tous frères ! Ce que le martyre d’amour inclut le pardon. C’est là le don parfait, celui que Dieu fait sans réserve. Si bien que laver les pieds, partager le pain, donner sa mort et pardonner, c’est tout un et c’est pour tous : Pour vous et pour la multitude, en rémission des péchés. Et c’est le lieu de la plus grande liberté parce que c’est là que le choix du Fils coïncide complètement avec le choix d’amour du Père. Alors oui, il peut le dire : Ma vie nul ne la prend, mais c’est moi qui la donne ! Elle est donnée une fois pour toutes, à Judas comme à Pierre, aux deux larrons à ses côtés comme à Marie-Madeleine et Jean au pied de la croix, comme à sa propre mère. C’est son dernier mot, sa suprême consigne, faire de l’amour de l’homme le test, le critère, la pierre de touche de l’amour de Dieu.

Donner sa vie par amour de Dieu, à l’avance, sans condition, c’est ce que nous avons fait…ou du moins ce que nous avons cru faire. Nous n’avions pas demandé alors ni pourquoi ni comment. Nous nous en remettons à Dieu de l’emploi de ce don, de sa destination jour après jour jusqu’à l’ultime. Hélas, nous avons assez vécu pour savoir qu’il nous est impossible de tout faire par amour, donc de prétendre que notre vie soit un témoignage d’amour, un « martyre » de l’amour. « Le génie c’est d’aimer écrit Jean d’Ormesson, et le christianisme est génial », mais moi je ne le suis pas !

D’expérience, nous savons que les petits gestes coûtent souvent beaucoup, surtout quand il faut les répéter chaque jour. Laver les pieds de ses frères le jeudi saint, passe, mais s’il fallait le faire quotidiennement ? et au tout venant ? Nous avons donné notre cœur en gros à Dieu et cela nous coûte fort qu’Il nous le prenne au détail. Prendre un tablier comme Jésus, cela peut être aussi grave et solennel que le don le la vie…et vice versa, donner sa vie peut être aussi simple que de prendre un tablier. Nous le redire quand les gestes ou les déplacements du quotidien d’amour deviennent lourds de cette menace qu’il faut aussi partager avec tous.

D’expérience, nous savons qu’il est plus facile de donner à celui-ci qu’à celui-là, d’aimer tel frère, telle sœur, plutôt que tel autre, même en communauté. Pourtant la conscience professionnelle du médecin, le serment qu’il a prêté, le conduisent à soigner tous les malades, « même le diable », ajouterait frère Luc. Et notre serment professionnel, à nous, religieux, (notre baptême déjà !), ne nous lie-t-il pas à les aimer tous, « même le diable », si Dieu nous le demandait ? Qu’en faisons-nous ? C’est ce que nous avons voulu dire en refusant de prendre parti ; non pour nous réfugier dans la neutralité qui lave les mains -elle est impossible- , mais pour rester libres de les aimer tous, parce que c’est là notre choix, au nom de Jésus et avec sa grâce. Si j’ai donné ma vie, à tous les Algériens, je l’ai donné aussi à « l’émir » Il ne me la prendra pas, même s’il décide de m’infliger le même traitement qu’à nos amis croates. Pourtant je souhaite vivement qu’il la respecte, au nom de l’amour que Dieu a aussi inscrit dans sa vocation d’homme. Jésus ne pouvait souhaiter la trahison de Judas. L’appelant encore « ami », il s’adresse à l’amour enfoui. Il cherche son Père dans cet homme. Je crois même qu’il la rejoint.

D’expérience, nous savons que ce martyre de la charité n’est pas l’exclusivité des chrétiens. Ce témoignage, nous pouvons le recevoir de n’importe qui, comme un don de l’Esprit. Derrière toutes les victimes que le drame algérien a déjà accumulées, qui peut savoir combien de « martyrs » authentiques d’un amour simple et gratuit ? On pense à cet homme qui l’autre jour a sauvé la vie d’un policier blessé, près de Notre Dame d’Afrique. Peu de jours après, il devait payer ce geste de sa propre vie. Plus haut dans le temps, je ne peux oublier Mohamed qui un jour a protégé ma vie, en exposant la sienne…et qui et mort assassiné par ses frères parce qu’il se refusait à leur livrer ses amis. Il ne voulait pas faire le choix entre les uns et les autres. Ubi caritas…Deus ibi est !

Nous voici ramenés au témoignage de Jésus, à son martyre pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis. Vous êtes tous mes amis ! Ce témoignage nous l’accueillons avec la conscience que l’esprit est prompt, mais la chair est faible. C’est bien pourquoi il nous laisse sa chair à manger, à assimiler, comme le Pain de notre témoignage.

Homélie du frère Christian de Chergé du jeudi Saint 1994

Nous vivons un temps où la foi n’exclut pas le doute, le questionnement. Il y a aussi assez souvent dans des actes quelque chose qui nous déroute et nous heurte aujourd’hui : la dureté des témoins de la foi vis-à-vis de leurs juges, leur conscience d’être « purs », cette certitude exprimée que leur persécuteur ira droit en enfer. Intégrisme déjà, ou du moins on serait tenté de le croire.
Ici, à l’heure venue de son passage dans la foi vers le Père, Jésus « purifie », en effet…mais par l’amour. A qui n’est pas « pur » il dit encore « Ami ! »

Il aura fallu attendre le XXième siècle finissant pour voir l’Eglise reconnaître le titre de martyre à un témoignage moins de foi que de charité suprême : Maximilien Kolbe, martyr de la charité…Pourtant c’est écrit, et nous venons de l’entendre à nouveau : Ayant aimé les siens, il les aima tous, jusqu’à la fin, jusqu’à l’extrême…., l’extrême de lui-même, l’extrême de l’autre, l’extrême de l’homme, de tout homme, même de cet homme-là qui, tout à l’heure, va sortir dans la nuit après avoir reçu la bouchée de pain, les pieds encore tout frais d’avoir été lavés. Quelques versets après notre récit, Jean rappelle le psaume 40 : L’ami sur qui je comptais, et qui partageait mon pain, a levé le talon contre moi !, ce talon qui vient tout juste d’être lavé, le voici donc qui se lève. L’amour a baigné les pieds des futurs missionnaires, et aussi, d’un même cœur, ces pieds qui maintenant vont faire le chemin à rebours, celui de la trahison, de la complicité dans le meurtre. Le témoignage de Jésus jusqu’à la mort, son « martyre » est martyre d’amour, de l’amour pour l’homme, pour tous les hommes, même pour les voleurs, même pour les assassins et les bourreaux, ceux qui agissent dans les ténèbres, prêts à vous traiter en animal de boucherie ou à vous torture à mort parce que l’un des vôtres est devenu l’un des « leurs ».

Pourtant il avait prévenu : Si vous n’aimez que vos amis, que faites-vous là d’extraordinaire ? Même les païens en font autant ! Pour lui, amis et ennemis se reçoivent d’un même Père : Vous êtes tous frères ! C’est que le martyre d’amour inclut le pardon. C’est là le don parfait, celui que Dieu fait sans réserve. Si bien que laver les pieds, partager le pain, donner sa mort et pardonner, c’est tout un et c’est pour tous : Pour vous et pour la multitude, en rémission des péchés. Et c’est le lieu de la plus grande liberté parce que c’est là que le choix du Fils coïncide complètement avec le choix d’amour du Père. Alors oui, il peut le dire : Ma vie nul ne la prend, mais c’est moi qui la donne ! Elle est donnée une fois pour toutes, à Judas comme à Pierre, aux deux larrons à ses côtés comme à Marie-Madeleine et Jean au pied de la croix, comme à sa propre mère. C’est son dernier mot, sa suprême consigne, faire de l’amour de l’homme le test, le critère, la pierre de touche de l’amour de Dieu.

Donner sa vie par amour de Dieu, à l’avance, sans condition, c’est ce que nous avons fait…ou du moins ce que nous avons cru faire. Nous n’avions pas demandé alors ni pourquoi ni comment. Nous nous en remettons à Dieu de l’emploi de ce don, de sa destination jour après jour jusqu’à l’ultime. Hélas, nous avons assez vécu pour savoir qu’il nous est impossible de tout faire par amour, donc de prétendre que notre vie soit un témoignage d’amour, un « martyre » de l’amour. « Le génie c’est d’aimer écrit Jean d’Ormesson, et le christianisme est génial », mais moi je ne le suis pas !

D’expérience, nous savons que les petits gestes coûtent souvent beaucoup, surtout quand il faut les répéter chaque jour. Laver les pieds de ses frères le jeudi saint, passe, mais s’il fallait le faire quotidiennement ? et au tout venant ? Nous avons donné notre cœur en gros à Dieu et cela nous coûte fort qu’Il nous le prenne au détail. Prendre un tablier comme Jésus, cela peut être aussi grave et solennel que le don de la vie…et vice versa, donner sa vie peut être aussi simple que de prendre un tablier. Nous le redire  quand les gestes ou les déplacements du quotidien d’amour deviennent lourds de cette menace qu’il faut aussi partager avec tous.

D’expérience, nous savons qu’il est plus facile de donner à celui-ci qu’à celui-là, d’aimer tel frère, telle sœur, plutôt que tel autre, même en communauté. Pourtant la conscience professionnelle du médecin, le serment qu’il a prêté, le conduisent à soigner tous les malades, « même le diable », ajouterait frère Luc. Et notre serment professionnel, à nous, religieux, (notre baptême déjà !), ne nous lie-t-il pas à les aimer tous, « même le diable », si Dieu nous le demandait ? Qu’en faisons-nous ? C’est ce que nous avons voulu dire en refusant de prendre parti ; non pour nous réfugier dans la neutralité qui lave les mains -elle est impossible- , mais pour rester libres de les aimer tous, parce que c’est là notre choix, au nom de Jésus et avec sa grâce. Si j’ai donné ma vie, à tous les Algériens, je l’ai donné aussi à « l’émir ». Il ne me la prendra pas, même s’il décide de m’infliger le même traitement qu’à nos amis croates. Pourtant je souhaite vivement qu’il la respecte, au nom de l’amour que Dieu a aussi inscrit dans sa vocation d’homme. Jésus ne pouvait souhaiter la trahison de Judas. L’appelant encore « ami », il s’adresse à l’amour enfoui. Il cherche son Père dans cet homme. Je crois même qu’il la rejoint.

D’expérience, nous savons que ce martyre de la charité n’est pas l’exclusivité des chrétiens. Ce témoignage, nous pouvons le recevoir de n’importe qui, comme un don de l’Esprit. Derrière toutes les victimes que le drame algérien a déjà accumulées, qui peut savoir combien sont des « martyrs » authentiques d’un amour simple et gratuit ? On pense à cet homme qui l’autre jour a sauvé la vie d’un policier blessé, près de Notre Dame d’Afrique. Peu de jours après, il devait payer ce geste de sa propre vie. Plus haut dans le temps, je ne peux oublier Mohamed qui un jour a protégé ma vie, en exposant la sienne…et qui et mort assassiné par ses frères parce qu’il se refusait à leur livrer ses amis. Il ne voulait pas faire le choix entre les uns et les autres. Ubi caritas…Deus ibi est !

Nous voici ramenés au témoignage de Jésus, à son martyre : Pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis. Vous êtes tous mes amis ! Ce témoignage nous l’accueillons avec la conscience que l’esprit est prompt, mais la chair est faible. C’est bien pourquoi il nous laisse sa chair à manger, à assimiler, comme le Pain de notre témoignage.


 

Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime.

Jeudi 16 juillet : la prière – enseignement du matin

Vis le jour d’aujourd’hui
Auteur : Sœur Odette Prévost
Vis le jour d’aujourd’hui,
Dieu te le donne, il est à toi.
Vis le en Lui.

Le jour de demain est à Dieu
Il ne t’appartient pas.
Ne porte pas sur demain
le souci d’aujourd’hui.
Demain est à Dieu,
remets le lui.

Le moment présent est une frêle passerelle.
Si tu le charges des regrets d’hier,
de l’inquiétude de demain,
la passerelle cède
et tu perds pied.

Le passé ? Dieu le pardonne.
L’avenir ? Dieu le donne.
Vis le jour d’aujourd’hui
en communion avec Lui.

Et s’il y a lieu de t’inquiéter pour un être aimé,
regarde-le dans la lumière du Christ ressuscité.

Soeur Odette Prévost
petite soeur de Charles de Foucault
assassinée en Algérie le 10 novembre 1995

Pour écouter le fichier audio cliquez ici

C’est Paul VI qui dit : « Le monde moderne réclame des évangélisateurs qu’ils parlent aux hommes d’un Dieu qu’ils connaissent et fréquentent comme s’ils voyaient l’invisible. »

Et dans la même veine c’est Paul Guilluy qui dit : 

« Quiconque évangélise sans prier, un jour n’évangélisera plus. Ce n’est pas seulement qu’il oublie de recharger ses accus ; c’est qu’il s’enfonce dans l’hypocrisie. Comment pourra-t-il évoquer comme vivant celui qu’il croit présent dans le monde et à qui il ne s’adresse jamais ? Quiconque dit de Dieu « Lui » sans jamais lui dire « tu » est en train d’oublier les traits du visage de Dieu. Un jour Dieu ne sera plus qu’une idée et bientôt plus qu’un mot. On ne parle pas concrètement d’un Dieu qu’on n’écoute pas et à qui on ne parle jamais. Seule la prière rend notre foi authentique et concrète. Sans elle, les démarches actives elles-mêmes ne concrétiseront pas notre foi, ne témoigneront pas de Dieu. L’idée de Dieu sans dialogue avec lui ne se concrétise pas. Le « vécu de l’évangélisation ne comporte pas seulement le rapprochement des hommes, il implique le dialogue avec Dieu »

Origine de la prière

La prière n’a pas son origine ni son point de départ dans notre cœur. La vraie prière suit le mouvement inverse. La prière a son départ en Dieu, pour ensuite descendre et se déverser sur nous.

Dans une homélie de Noël, le pape Paul VI disait que prier, c’est se placer dans le cône de lumière qui émane du Christ ressuscité.

Prier, dit Saint Benoît, consiste à s’exposer à la lumière qui divinise, c’est être illuminé et métamorphosé par les rayons qui émanent du Christ transfiguré. 

Jésus transfiguré, c’est Jésus tout entier pénétré et imprégné de ce rayon lumineux qui, sans cesse, descend du Père et qui s’appelle la prière.  La prière est donc passive, elle consiste à s’exposer tout simplement à la lumière qui émane du Christ transfiguré. Dieu est lumière et l’homme est vitrail.

L’existence d’un vitrail n’a de sens que s’il est traversé par la lumière qui met en valeur toutes les couleurs, tous les charismes, que l’artiste divin a voulu mettre en lui. Traversé par la lumière, un vitrail devient lui aussi lumière ; traversé par la lumière du Christ, l’homme devient lumière, il est divinisé, christifié, déifié. Prier c’est être là et regarder, prier c’est s’exposer devant le Christ comme un vitrail afin d’être traversé par sa lumière.

Complémentarité entre la prière personnelle et la prière communautaire

Si, dans son enseignement sur la prière, Jésus parle également de la prière communautaire du Notre Père c’est pour souligner la complémentarité entre la prière personnelle et la prière communautaire. L’une ne va pas sans l’autre.

La prière communautaire nous donne les mots pour prier et la prière personnelle nous permet d’assimiler, de digérer tout ce qui nous est donné par l’Eglise dans la liturgie. Le mystère de la prière fonctionne donc comme le balancier d’une horloge.

Tout commence dans la prière liturgique communautaire et tout se termine dans la prière solitaire, le face à face avec Dieu. Tout ce qui est donné dans la prière liturgique avec les frères et les sœurs est destiné à être reçu et assimilé dans la prière du cœur et digéré dans la solitude, aux pieds du Seigneur, dans la chambre secrète de notre cœur. « Retire-toi dans ta chambre, ferme sur toi la porte et prie… » (Mt 5, 6) La chambre, l’endroit retiré de notre prière est le symbole de cet important seul à seul et face à face avec le Seigneur.

C’est important et capital car si la liturgie n’est pas assimilée dans la prière solitaire devant Dieu, elle ne sert pas à grand-chose. Il en va de même d’un repas. Celui-ci ne pourra nous restaurer, nous reconstituer que si nous le digérons autrement comme on dit, il nous restera sur l’estomac ce qui n’est pas agréable. La liturgie, elle aussi, n’est pas appelée à nous rester sur l’estomac.  Si nous ne prenons pas le temps d’assimiler ce que nous recevons dans la liturgie, petit à petit, le cœur devient superficiel, les célébrations elles-mêmes deviennent ennuyeuses.

Prier n’est pas le propre des moines et des moniales…ni même des chrétiens ! Mais la prière chrétienne a quelque chose de spécifique : elle garde présente dans le monde la prière même de Jésus, à sa manière, elle annonce Jésus.

C’est d’ailleurs pour témoigner d’une Eglise qui prie que les premiers cisterciens avaient été appelés en Algérie. Il s’en est fallu de peu pour le monastère de Tibhirine ferme. Les monastères cisterciens sont normalement situés là où la présence d’une communauté chrétienne permet de recruter sur place des religieux. Or au moment de l’indépendance, l’Algérie s’est vidée de sa population chrétienne. C’est ainsi que l’Abbé Général des Cisterciens de l’époque, Dom Gabriel Sortais avait décidé la fermeture de Tibhirine. Mais c’était sans compter sur l’archevêque visionnaire d’Alger, Mgr Duval pour qui l’Eglise a plus que jamais sa place en Algérie dans le respect dans la tradition spirituelle du pays, l’Islam. Il disait que pour vivre leur mission d’amitié et de solidarité avec le peuple algérien, les chrétiens ont besoin du soutien de communautés de contemplatifs. C’est ainsi que dans les couloirs du Concile à Rome, le Cardinal Duval proteste avec la plus grande vigueur auprès de Dom Sortais contre le décret de fermeture de Notre Dame de l’Atlas. Et le soir même, l’Abbé Général décède, victime d’une crise cardiaque. Mgr Duval dira plus tard avec humour : « J’ai tué l’Abbé Général des trappistes ». Les évènements ne sont pas liés bien sûr mais toujours est-il que Tibhirine est sauvé.

Cela dit, le monastère ne compte plus que 4 moines. En février 1964, Dom Jean de la Croix, le nouvel abbé d’Aiguebelle, le responsable direct de Tibhirine prend le bateau pour Alger et rend visite à l’abbé Carmona, curé de Bal el Oued. Celui-ci lui fait comprendre la grande déroute de l’Eglise d’Algérie qui doit se convertir d’une Eglise de masse à une Eglise de service avec une communauté réduite. L’abbé Carmona a cette parole très forte : « Si les moines s’en vont, moi je ne tiens pas le coup ». C’est alors que Dom Jean de la Croix comprend le rôle spirituel que doit remplir le monastère dans le nouveau contexte de l’Eglise algérienne. Décidé à sauver Notre Dame de l’Atlas, il se rend chez l’archevêque d’Alger qui lui réserve d’abord un accueil glacial. Mais lorsque Mgr Duval comprend l’intuition de l’Abbé d’Aiguebelle le ton change. 900.000 chrétiens qui partent d’un coup, c’est une apocalypse, mon Père, l’Eglise traverse une très grande crise. Vous me dites, les moines restent eh bien si les moines restent, l’Eglise continue à vivre lui dit Mgr Duval.

La lectio divina

Si la prière communautaire et personnelle est essentielle, la lecture priante des Ecritures (lectio divina) l’est aussi, ce qui fera dira aux moines de Tibhirine quand le pays était à feu et à sang : « Dans la nuit prendre le Livre, quand d’autres prennent les armes »

La prière tient une grande place dans la Bible. Il y a bien sûr les Psaumes qui sont encore la matière de notre prière. Il y a aussi ces prières qu’on trouve dans le livre de Samuel qui sont la manifestation d’une foi absolue dans le Dieu l’Alliance. La prière tient une très grande place dans le Nouveau Testament, dans les évangiles en particulier ; ils nous disent que Jésus a prié, ils nous rapportent quelques-unes de ses prières et son enseignement sur la prière, un enseignement qui sort évidemment de sa propre expérience : quand Jésus parle de la prière, c’est à partir de la sienne. Et parmi les évangélistes, Luc, plus que les autres, insiste sur la prière. Chez Luc, Jésus insiste particulièrement sur la constance dans la prière, la persévérance.

Voyons de plus près l’extrait de la parole de Dieu que je nous invite à prier dans le cadre de la lectio divina qui provient de l’évangile de Luc.

Ce qui a fait naître dans le cœur des disciples de Jésus le désir d’apprendre à prier c’est d’avoir vu Jésus prier.

A propos de « voir prier », Christian de Chergé se rappelle qu’enfant, sur le chemin du marché ou de l’église, il observait la population musulmane avec laquelle la famille de Chergé confinée dans le monde clos et protégé du mess des officiers (son père était général), n’a aucun contact. Christian est impressionné par la ferveur des hommes prosterné à même le trottoir toutes affaires cessantes à l’appel du muezzin. Il ne se lasse pas d’observer la foule qui se rassemble à la mosquée le vendredi. Ses frères en rient. Lui interroge sa mère : Qu’est-ce qu’ils font ? Ils font leur prière répond elle, il ne faut surtout pas se moquer. Eux aussi, adorent Dieu.

A propos de la prière du Notre Père enseignée par Jésus, Mgr Paul Desfarges, archevêque d’Alger, dans sa lettre pastorale de novembre 2018 intitulée « La béatification de nos frères et sœurs, une grâce pour notre Eglise », nous adresse cette interpellation :

En récitant le Notre Père, nous disons : Que ton Règne vienne, que ta Volonté soit faite…Désirons-nous vraiment que le Règne de Dieu, que la Volonté de Dieu soit faite dans nos vies et par nos vies ?

Le lien entre les demandes concernant la sanctification du nom de Dieu (Père que ton nom soit sanctifié) et la venue de son Règne (Que ton règne vienne) et celles qui suivent a été bien mis en lumière par le Cardinal Martini lorsqu’il dit qu’en demandant au Père le pain dont nous avons besoin pour chaque jour, le pardon de nos péchés et de ne pas entrer en tentation, nous à demandons à Dieu ce qui est nécessaire pour que son Règne vienne. Et de quoi avons-nous besoin pour que le Règne de Dieu vienne ?

1. Nous avons besoin, pour que son Règne vienne, de persévérer au jour le jour, grâce au pain quotidien.

2. Nous avons besoin d’une grande miséricorde et du pardon réciproque, de la capacité de nous accueillir mutuellement et du pardon que Dieu accorde à nos chutes continuelles et à nos insuffisances dans la réalisation de son Royaume.

3. Nous avons besoin du soutien de Dieu pour ne pas céder à la tentation au moment de l’épreuve et quand nous constatons que le Royaume de Dieu décline autour de nous.

A propos du pardon réciproque, avant d’être enlevés puis séquestrés par des membres du GIA dans la nuit du 26 au 27 mars 1996, les moines de Tibhirine avaient eux-mêmes été directement confrontés à la menace directe des islamistes. Dans la soirée du 24 décembre 1993, vers 19h15, alors même qu’ils s’apprêtent à fêter Noël, les moines reçoivent la « visite » d’un groupe de six hommes armés. Pendant que trois hommes restent à l’extérieur, trois autres font irruption à l’hôtellerie et demandent à voir le responsable du lieu. Christian de Chergé, le supérieur du monastère, arrive et se trouve face à face avec le chef du groupe. Il refusera de satisfaire à ses exigences, car il n’entend pas céder à la menace. Finalement, les six hommes quittent les lieux sans commettre la moindre violence.

Le frère de Christian raconte ainsi cette incursion :

C’était par un crépuscule d’hiver, dans un climat de violence, le pays était partagé entre les frères de la montagne – les islamistes, particulièrement le GIA -, et les frères de la plaine – l’armée régulière algérienne. A la tête d’un commando, le chef islamiste Sayah Attia était venu cogner à la porte du monastère, demandant à parler au « pape » du lieu. Il avait du sang sur les mains : quelques jours auparavant, à quatre kilomètres à vol d’oiseau de Tibhirine, il avait égorgé douze Croates chrétiens.

Il prétendait soumettre les moines à un certain nombre d’exigences. Christian expliqua d’emblée que le monastère était un lieu de paix et que nul n’y entrerait en armes. Le chef du commando choisit de parlementer à l’extérieur. Sur un ton menaçant, il réclama l’envoi du médecin, le frère Luc, dans les montagnes afin de soigner ses combattants. Il exigea un certain nombre d’autres avantages, particulièrement de l’argent. Christian refusa tout : l’argent bien sûr, car le monastère était pauvre mais surtout parce qu’il ne saurait financer des armes. Quant au médecin, pas question.

Les combattants seraient soignés au monastère, au nom de la charité et de la fraternité que l’on doit à tout être humain. Le « non » déterminé et doux opposé chaque fois à Sayah Attia a énervé ce dernier. Il s’exclame soudain : « Tu n’as pas le choix ! » Christian répond : « Si, j’ai le choix. » Celui de sacrifier sa vie. Sayah Attia en est impressionné. Il avertit : « Nous reviendrons ! »       Christian : « Ce soir, nous allons fêter Noël. C’est la naissance du prince de la paix… » Jésus est l’un des prophètes des musulmans. Le chef du commando recule : « Excuse-moi. Je ne savais pas. » Il ne reviendra jamais. Blessé dans un combat avec l’armée algérienne, il agonisera dans des souffrances terribles durant une dizaine de jours, sans faire appeler le médecin, dans les montagnes. Et Christian, essayant d’imaginer l’arrivée de Sayah Attia au paradis, plaidait les circonstances atténuantes, disant : « Je demande à Dieu de lui pardonner. »

Cette fois-là, le visage et les mains désarmés de Christian de Chergé ont désarmé ses visiteurs armés. « Expérience vécue, dira-t-il plus tard, qu’en se présentant les mains nues au meurtrier surarmé, il est possible de le désarmer… non seulement en lui donnant de voir de près ce visage d’un frère en humanité qu’il menaçait de mort, mais aussi en lui laissant sa meilleure chance de révéler quelque chose de son propre visage caché « dans les profondeurs de Dieu »

Christian avoue que, ce jour-là, il a eu le sentiment de frôler la mort.  Mais après le départ de leurs visiteurs, les moines doivent continuer à vivre : « Nous avons continué en nous disant : on tient encore aujourd’hui, et puis demain, et puis après-demain…  Il a fallu nous laisser désarmer et renoncer à cette attitude de violence qui aurait été de réagir à une provocation par un durcissement. » Christian se souvient alors du commandement de Jésus : « Aimez vos ennemis et priez pour ceux qui vous persécutent » et il se demande quelle prière il peut faire pour le responsable du groupe armé dont la menace continue à peser sur lui et ses frères : « Je ne peux pas demander au bon Dieu : « Tue-le »… Pas possible ! Alors ma prière est venue : « Désarme-le, désarme-les. » Ça, j’ai le droit de le demander. Et puis après, je me suis dit : « Est-ce que j’ai le droit de demander : « Désarme-le. », si je ne commence pas par dire : « Désarme-moi et désarme-nous en communauté. » Et, en fait, oui, c’est ma prière quotidienne, je vous la confie tout simplement ; tous les soirs, je dis : « Désarme-moi, désarme-nous, désarme-les. »

Par cette prière, Christian définit l’exigence évangélique de désarmement qui se trouve au cœur même de la spiritualité chrétienne. En formulant cette exigence, Christian ne radicalise pas l’Évangile, mais il exprime le radicalisme même de l’Évangile. A travers cette spiritualité du désarmement, qui n’est autre que la spiritualité de la non-violence, Christian donne de Dieu ce témoignage essentiel : Le Dieu de l’Évangile est un Dieu désarmé qui invite l’homme à se désarmer pour pouvoir désarmer l’autre homme.

Mais il ne faut pas s’y tromper, cette volonté de désarmement ne signifie nullement la résignation de la volonté. Il ne s’agit pas de ne pas résister au méchant et de se soumettre passivement à sa violence. A cet égard, force est de reconnaître que la traduction de la Bible qui fait dire à Jésus dans l’Évangile de Matthieu (5, 39) qu’il ne faut pas résister au méchant est particulièrement malheureuse. Le véritable sens de la parole de Jésus ne peut faire aucun doute ; elle signifie :« Ne résistez pas au mal en imitant le méchant. »  Léon Tolstoï traduisait toujours ainsi la maxime évangélique : « Ne résistez pas au méchant par la violence. » « Tous les arguments qu’on oppose à la non-résistance au mal, souligne l’écrivain russe, viennent de ce qu’au lieu de comprendre qu’il est dit : « Ne t’oppose pas au mal ou à la violence par le mal ou la violence », on comprend : « Ne t’oppose pas au mal », c’est-à-dire sois indifférent au mal, alors que le commandement de non-résistance au mal est donné comme le moyen le plus efficace de lutter contre lui. Il est dit : « Vous êtes habitués à lutter contre le mal par la violence et par la vengeance, c’est un mauvais moyen, le meilleur moyen n’est pas la vengeance mais la bonté. »

Ainsi la volonté de désarmement s’enracine-t-elle dans la volonté de résister avec la plus grande détermination à la violence, à sa logique, à son engrenage, à sa fatalité. Il ne s’agit pas de briser le ressort de la volonté, mais au contraire de le tendre à l’extrême afin de résister à l’emprise de la violence. C’est parce que la contre-violence fait elle-même partie du système de la violence, qu’elle est inefficace pour lutter contre lui. C’est pour cette raison que seule la non-violence permet de lutter efficacement contre ce système.

Christian situe explicitement le christianisme dans le dynamisme de la non-violence : « Dans la Passion de Jésus, affirme-t-il, il faut bien reconnaître le témoignage, le « martyre » de la non-violence. » Ainsi, l’une des questions théologiques les plus fondamentales revient en définitive à une question d’orthographe : comment écrivons-nous le « Dieu dézarmé ». Trop souvent les religions ont écrit le « dieu des armées » avec une faute d’orthographe, c’est-à-dire en trois mots. Le vrai Dieu ne peut être que le « Dieu désarmé » en deux mots. Jésus a désarmé Dieu – plus exactement, il a désarmé les images que l’homme s’est faites de Dieu en l’imaginant à sa propre ressemblance.

Jésus a désarmé tous les dieux des armées. Il a renversé les dieux tout-puissants de leur trône et il a témoigné de l’humilité de Dieu, de sa discrétion, de sa courtoisie, de sa non-violence.

Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime.

Mercredi 15 juillet : L’Eglise

Vis le jour d’aujourd’hui
Auteur : Sœur Odette Prévost
Vis le jour d’aujourd’hui,
Dieu te le donne, il est à toi.
Vis le en Lui.

Le jour de demain est à Dieu
Il ne t’appartient pas.
Ne porte pas sur demain
le souci d’aujourd’hui.
Demain est à Dieu,
remets le lui.

Le moment présent est une frêle passerelle.
Si tu le charges des regrets d’hier,
de l’inquiétude de demain,
la passerelle cède
et tu perds pied.

Le passé ? Dieu le pardonne.
L’avenir ? Dieu le donne.
Vis le jour d’aujourd’hui
en communion avec Lui.

Et s’il y a lieu de t’inquiéter pour un être aimé,
regarde-le dans la lumière du Christ ressuscité.

Soeur Odette Prévost
petite soeur de Charles de Foucault
assassinée en Algérie le 10 novembre 1995

Pour écouter le chant et l’enseignement, cliquez ici

Les encouragements que les bienheureux martyrs d’Algérie donnent à notre Eglise

Dans la préface des saints, nous rendons grâce à Dieu en lui disant ceci :   Par l’exemple que les saints nous ont donné, tu nous encourages, par leur enseignement, tu nous éclaires et à leurs prières, tu veilles sur nous

Demandons-nous dès lors ceci : Par quels exemples les bienheureux martyrs d’Algérie encouragent-ils notre Eglise ? Par quels enseignements, éclairent-ils notre Eglise ? Et comme nous croyons qu’à leurs prières, ils veillent sur nous, sur notre Eglise, demandons-leur de prier pour nous.

Lors de la veillée spirituelle qui s’est tenue en la cathédrale d’Oran, la veille de la béatification des martyrs d’Algérie, la sœur de Pierre Claverie, Anne-Marie Gustavson a dit ceci de très beau :

Pour moi cette béatification constitue moins une reconnaissance de certaines vertus attribuées à Pierre mais il s’agit surtout d’une reconnaissance de la valeur de l’Eglise d’Algérie comme exemple pour l’Eglise universelle, avec son idéal de présence, son souci de la rencontre et son témoignage d’un amour désintéressé tel que l’entendaient Pierre et ses compagnons.

  • Les Bienheureux martyrs d’Algérie encouragent notre Eglise à réinventer une manière d’être présent

Rappelons-nous qu’au moment de l’indépendance de l’Algérie en 1962, l’Eglise d’Algérie vit un bouleversement : les églises se retrouvent vides presque du jour au lendemain. Beaucoup des congrégations qui étaient présentes en Algérie se sont vues privées de leur œuvre d’éducation, de santé, et ont donc dû réinventer une manière d’être présent dans la population algérienne.

Pierre Claverie est présent en Algérie et vit cette période de grands changements. Il est très proche de Mgr Teissier qui est à ce moment-là évêque d’Oran. Avec Mgr Teissier et d’autres, Pierre Claverie va faire son travail de théologien c’est-à-dire accompagner une Eglise qui doit trouver le sens de sa présence dans un peuple qui est majoritairement musulman.

C’est ainsi que Pierre Claverie est entré de pleins pieds dans le projet de l’Eglise d’Algérie avec l’intuition du Cardinal Duval que l’Eglise devait rester en Algérie et qu’elle devait devenir une Eglise pour les Algériens et aussi avec cette intuition du Concile Vatican II d’être une Eglise qui fait signe dans une société, dans la société.

Et là où Pierre Claverie va être créatif c’est qu’évidemment les églises étaient vides, les presbytères, on en avait plus besoin et alors Pierre Claverie a dit : « Mais c’est magnifique on peut en faire des plateformes de services et de rencontres ». C’était sa formule des plateformes de services et de rencontres c’est-à-dire qu’au lieu de pleurnicher sur le fait qu’on est plus très nombreux, on retourne l’affaire et on essaie d’en tirer un parti positif. C’est ainsi que beaucoup de locaux d’églises, parfois même d’églises désacralisées, vont être mis à la disposition d’œuvres sociales et éducatives dans lesquelles des chrétiens et des musulmans travailleront ensemble.                         

Depuis l’indépendance, l’Eglise d’Algérie a donc fait cette option d’être une Eglise de la rencontre, une Eglise de l’amitié, une Eglise présente au peuple algérien, tournée vers le peuple algérien, s’intéressant à sa culture, à sa religion, à sa langue. Une Eglise qui tente de se mettre au service de ce peuple, dans les écoles, les dispensaires, mais aussi dans tous les lieux où une vie professionnelle était possible. Une Eglise qui a tourné la page et qui croit avec enthousiasme, et sans doute avec une certaine naïveté, au développement possible et rapide de ce pays meurtri par des décennies de colonisations et de guerre.

Au sortir de la guerre d’indépendance, il y avait en effet beaucoup à faire pour construire ou reconstruire ce pays : éducation, santé, œuvres sociales diverses, vont constituer autant de champs où les chrétiens vont collaborer   avec les Algériens musulmans.

Le père Bernard Janicot, qui a travaillé longtemps avec Pierre Claverie à l’extension des bibliothèques de l’Eglise raconte ceci :

« Pierre Claverie voulait absolument que jamais l’Eglise ne soit enfermée sur elle-même mais qu’elle soit le plus possible ouverture sur le monde algérien. Et comme la participation à la vie publique algérienne était plus difficile, avoir un travail professionnel devenait plus compliqué, participer à la vie des associations était possible mais moins facile qu’avant, donc Pierre Claverie s’est dit il faut que l’Eglise ait ses lieux à elle dans lesquels on pourra faire se rencontrer des gens différents et que dans ces lieux se rencontrent garçons et filles, se côtoient également chrétiens et musulmans, des juristes, des économistes, des sociologues, des gens de sciences politique. En 1991, c’est le début des événements douloureux de l’Algérie avec les élections, le FIS etc et en 1991, l’Eglise a ouvert le CDES Sophia, le Centre de Documentation Economique et Sociale. C’était un pari sur l’avenir énorme d’ouvrir une nouvelle bibliothèque à Oran dans une ancienne église, l’Eglise du Saint-Esprit qui était à l’époque fermée.

2ième étape, ça a été 1994 et alors là on était au cœur des années noires et avec Pierre Claverie, on a décidé d’agrandir le CDES et ça a été la période où nous avons eu le plus de monde. Nous sommes arrivés dans ces années-là à près de 2500 inscrits alors que nous sommes maintenant autour de 1500.  Pourquoi ? Parce que toutes les autres bibliothèques étaient fermées à cause des attentats possibles. Donc, nous on est resté ouvert tout le temps et les gens se réfugiaient littéralement dans ce lieu à ce moment-là.  En 1994, 95, 96, les gens venaient s’inscrire y compris les salafistes qui venaient s’inscrire chez nous, travaillaient chez nous. Les gens nous disaient souvent « vous êtes une oasis de paix ».

Donc ça a été l’enthousiasme de Pierre Claverie qui nous a toujours poussés, même dans les moments difficiles, à aller de l’avant en nous disant mais si on s’arrête on donne raison à ceux qui veulent nous condamner. Donc, il ne faut pas s’arrêter, il faut vivre ! »       

Des prêtres, des religieuses et religieux, des laïcs chrétiens s’engagent dès lors sans difficultés dans ces tâches de promotions humaines et de proximité fraternelle avec la population.

En pensant à l’exemple que nous donnent les bienheureux martyrs d’Algérie d’une Eglise qui réinvente une manière d’être présent, je pense à la période de confinement au cours de laquelle notre Eglise a dû aussi réinventer une manière d’être présent comme le soulignent les évêques de Belgique dans leur message du 25 juin dernier :

Loin de nous immobiliser, ce temps de confinement nous a aussi permis de faire preuve d’une créativité nouvelle. Dans tant de paroisses, d’unités pastorales, de communautés, des baptisés se sont levés, se sont mis ensemble, ont pris des initiatives. Parfois de façon très humble, dans l’urgence, vous avez inventé de nouvelles manières de faire Eglise. Nous avons été touchés par ces gestes de sollicitude, ces services concrets, cette inventivité pastorale. Sans doute avons-nous aussi découvert – ou redécouvert – certaines dimensions que la routine risque parfois de nous faire oublier : l’écoute des autres et de la Parole, la prière personnelle ou familiale, l’importance d’un rythme de vie apaisé pour la réflexion, la relecture, le dialogue. Parallèlement, nous avons ressenti en creux combien nous étaient essentielles la rencontre, l’affection, l’entraide, la communion entre nous et avec Dieu. Nous vous encourageons à demeurer en éveil, à ne pas cesser de rester créatifs. Ensemble, continuons à rendre nos communautés plus belles parce que plus fraternelles, plus sensibles aux blessures de chacun et aux soifs de ce monde. Continuons de soigner nos célébrations pour qu’elles soient sources d’intériorité et d’engagement.

Toujours sur l’importance de réinventer une manière d’être présent, je pense aussi à cette interpellation de l’abbé Louis Lochet qui nous invite à libérer l’imagination pastorale :

L’Eglise ne se construit pas seulement par une sage administration de ce qui existe, mais par une inquiétude, une recherche de ce qui n’existe pas encore. Elle ne se construit pas seulement par les décisions qui viennent de l’autorité, elle se construit aussi par l’action de l’Esprit en chacun de nous, « libérer l’imagination pastorale ».

Il ne faudrait pas que tous les prêtres se trouvent dans les structures qu’il n’y a plus qu’à conserver, mais qu’ils se sentent « partie prenante », avec les laïcs, d’une Eglise en pleine recherche des innovations nécessaires à sa mission, sous l’action de l’Esprit. Le signe de la fidélité à l’Esprit des origines n’est pas la routine qui ferait faire toujours la même chose, mais un renouvellement perpétuel, au service de la même inspiration.

  • Les bienheureux martyrs d’Algérie encouragent notre Eglise être une Eglise de la rencontre

La vie des 19 bienheureux était centrée sur la rencontre. Cette rencontre était leur nourriture. L’amour de leur voisins et de leurs proches allait jusqu’à l’amour des ennemis qui n’étaient pas d’ailleurs pour eux des ennemis. Pendant toute la décennie noire pendant laquelle, rappelle Mgr Desfarges, nous avons prié pour les terroristes, au monastère de Tibhirine les moines priaient pour ceux qu’ils appelaient les frères de la montagne (ceux qui avaient pris le maquis dans les montagnes) et ceux qu’ils appelaient les frères de la plaine (les militaires). Un Algérien chrétien confia un jour à Mgr Desfarges qu’une des choses qui l’a conduit vers la foi chrétienne c’était de voir les chrétiens prier pour ceux qui commettaient des actes de violences à leur égard. Un autre lui confia un jour : « je savais qu’il faut aimer son prochain. On m’a appris cela dans ma religion musulmane mais quand j’ai lu dans un évangile : aimez vos ennemis, j’ai senti mon cœur craquer, s’ouvrir. L’amour n’a pas de limites »

C’est Pierre Claverie qui dit : « La mission de l’Eglise en Algérie est d’établir, de développer et d’enrichir une relation toujours et partout avec tous. Aller au- devant de l’autre, à la rencontre c’est reconnaître que l’autre existe, que j’ai besoin de lui et réciproquement permettre, donner l’occasion à l’autre de découvrir que l’autre existe à travers moi ». 

La première des rencontres, n’est-ce pas celle qui se vit dans le quotidien ? Dans le voisinage, le travail, la participation au monde associatif. Pensons à ces lieux où il est possible de travailler ensemble, de confronter pacifiquement nos manières de voir. Cela demande du temps, le temps de l’apprivoisement, le temps de la confiance, le temps de faire sauter les préjugés. 

Si nous croyons véritablement que Dieu, en son Fils Jésus-Christ, s’est donné, s’est révélé, a parlé, qu’Il s’est mis en relation avec la réalité humaine avec la réalité du monde, c’est qu’Il appelle son Eglise à faire la même chose

Paul VI dans son encyclique « Ecclesiam suam » dit l’Eglise se fait conversation avec le monde c’est ça sa nature, c’est ça sa vocation elle est appelée à se faire conversation c’est-à-dire à se mettre en dialogue et c’est ça qui définit la réalité chrétienne.

Dans l’évangile des disciples d’Emmaüs, nous découvrons la manière avec laquelle Jésus se fait conversation, Jésus se met en dialogue permettant ainsi la rencontre.

Jésus commence par les écouter en leur posant cette question : « de quoi discutiez-vous en chemin ? » ce qui permet aux disciples de vider leur sac, d’exprimer leur désarroi, leurs questions et à Jésus de sonder en profondeur l’amertume qui les a gagnés. C’est seulement après les avoir écoutés que Jésus ouvre leurs cœurs à l’Ecriture. Annoncer l’évangile, ce n’est pas d’abord prendre la parole, c’est d’abord écouter : « De quoi discutiez-vous en marchant, qu’est-ce que vous vivez, qu’est-ce que vous portez dans le cœur, quelles sont vos angoisses, quelles sont vos joies, quelles sont vos souffrances, quelles sont vos espérances ? »

C’est parce qu’il marchait sur la route que Jésus a pu rencontrer les disciples tout tristes et qu’il a pu les rejoindre. L’Eglise est appelée, elle aussi, à marcher sur la route car c’est là, sur la route de la vie, qu’elle peut rencontrer les personnes, se mettre à l’écoute de leurs espérances et leurs déceptions parfois lourdes et dialoguer avec elles.

C’est Pierre Claverie qui dit : « Le maître mot de ma foi est aujourd’hui le dialogue ; non par tactique ou par opportunisme, mais parce que le dialogue est constitutif de la relation de Dieu aux hommes et des hommes entre eux ».    Les proches de Pierre Claverie se rappellent que celui-ci avait en horreur le dialogue superficiel, de convenance. Le vrai dialogue, à ses yeux, est exigeant, il suppose de reconnaître l’altérité de l’autre et de vouloir s’enrichir de nos différences.

La passion de la vie de Pierre Claverie a été de découvrir ce que son prochain algérien musulman pouvait lui apprendre, y compris dans la recherche de Dieu. Sans syncrétisme, sans unanimisme facile. Le Père Thierry Becker, qui fut Vicaire Général de Pierre Claverie raconte que Pierre Claverie aimait bien inviter des gens à sa table, les gens les plus divers, les gens avec des opinions les plus diverses car il aimait bien entrechoquer sa pensée avec celle des autres.

Si Pierre Claverie a œuvré sans cesse pour mettre en relation les personnes les plus diverses et il s’est lui-même beaucoup investi dans la découverte des autres, dans la rencontre et le dialogue, c’est parce qu’il a fait cette expérience d’être immergé dans un monde différent.                        

C’est lui qui dit : « C’est une expérience que je souhaite à beaucoup. Un jour de se retrouver hors de chez soi. Cela ne veut pas dire nécessairement hors de son pays mais en tout cas hors de son univers familier, de sa bulle et d’être plongé dans un monde totalement différent et dans ce monde-là d’éprouver la condition d’étranger. A ce moment-là, on en vient à regarder différemment les étrangers aussi »

A de nombreuses reprises et notamment lors des retraites qu’il prêcha, Pierre Claverie partage son expérience de la rencontre car il souhaite que, nous aussi, nous puissions vivre de belles rencontres en profondeur.

Pour nous y aider, il nous partage ce qui fait, selon lui, que des rencontres réussissent ou qu’elles ratent.

Les rencontres ratent quand je réduis l’autre, quand je l’écarte ou je l’assimile pour éviter qu’il soit autre et atténuer ainsi la différence. Une certaine suffisance rend impossible toute rencontre, tout respect car une telle attitude tend à assujettir l’autre au lieu de le reconnaitre et de l’accueillir.

Par contre, les rencontres réussissent lorsqu’elles sont empreintes de respect : Quand je laisse l’autre exprimer ses convictions, quand je le laisse être.                                         

C’est Congar qui dit : « Les autres sont aussi des sujets, des centres autonomes et originaux. Or nous tendons toujours en vertu de l’esprit possessif qui nous habite, à nous considérer pratiquement comme étant seuls de tels sujets, et à traiter les autres en objets voués simplement à recevoir les retombées de nos fusées ou à servir de cadre et de décor à la scène que nous jouons ».

La vérité nous la cherchons ! Peut-être ai-je davantage approché la vérité que lui, mais même si j’en suis convaincu parce que j’ai fait des recherches plus poussées, parce que c’est mon domaine, parce que c’est ma spécialité, d’abord j’accepte, même provisoirement, l’idée qu’il puisse aussi avoir des raisons valables de croire ce qu’il croit, de dire ce qu’il dit. Après nous discuterons, avant de dire « je sais » ou « j’en sais plus que vous ».

L’autre a des raisons, à certains égards valables, de voir les choses autrement que moi. Cela revient tout simplement à reconnaître que l’autre a le droit d’être autre, c’est-à-dire lui-même, pas moi.

Cardinal De Kesel lors d’une assemblée du Vicariat du Brabant wallon a beaucoup insisté, lui aussi, sur l’importance de la rencontre dans notre mission.

Il y a disait-il, le noyau de l’Eglise mais il y en a beaucoup qui viennent chez nous pour demander et c’est toujours quelque chose de beau, de très humain de rencontrer quelqu’un. La rencontre est toujours gratuite.

On n’a rien à imposer, on veut simplement accueillir les personnes, simplement les rencontrer, aller à leur rencontre sans arrière-pensées pas par prosélytisme, pas pour en faire des disciples simplement par respect pour la personne qui vient me voir. Nous avons besoin de ce respect. Nous vivons dans une société pluraliste mais il faut toujours respecter l’autre. Malheureux

Pour le pape François l’Eglise ne grandit pas par prosélytisme en essayant de rencontrer l’autre comme des clients possibles. L’Eglise grandit par attraction. L’évangile nous invite toujours à courir le risque de la rencontre avec le visage de l’autre, avec sa présence physique qui interpelle, avec sa souffrance, sa joie. C’est déjà là, dans la qualité humaine de cette rencontre, dans cet intérêt désintéressé que l’évangile s’annonce. Le Seigneur nous précède dans l’autre. A proprement parler notre mission n’est pas d’apporter à l’autre la présence du Christ mais de la lui révéler au plus intime de lui-même. C’est ainsi que Christian de Chergé ne serait jamais devenu moine s’il n’avait pas rencontré un musulman croyant.

Beaucoup d’occasions nous sont données d’être une Eglise à l’écoute de ceux qu’elle rencontre. En pensant à ceux qui viennent très ponctuellement à l’Eglise, le Cardinal De Kesel nous dit ceci : Je vous demande de ne plus jamais dire « A quoi ça sert de toute façon après on ne les voit plus… Ce n’est pas notre affaire, ils sont dans les mains de Dieu. Le sens de notre rencontre ne dépend pas du résultat qu’on peut avoir. Ne le dite plus jamais. Ce que nous pouvons faire, c’est les rencontrer, les accueillir, parler avec eux, écouter pour qu’ils puissent dire ce qu’ils ont sur le cœur. Parfois pour eux, c’est la seule occasion. Chaque rencontre est un moment de grâce.

A Rabat, lors de sa visite au Maroc, le Pape François a également parlé de l’importance de la rencontre désintéressée : « Affirmer que l’Eglise doit entrer en dialogue ne relève pas d’une mode, encore moins d’une stratégie pour accroître le nombre de ses membres. Non ce n’est pas une stratégie. Si l’Eglise doit entrer en dialogue, c’est par fidélité à son Seigneur et maître qui, depuis le commencement, mû par l’amour, a voulu entrer en dialogue comme un ami et nous inviter à participer à son amitié (Vatican II, Dei Verbum) »

Le Seigneur a nous choisis, car il a besoin de nous pour dire son amitié, son amour à tous. Les 19 bienheureux nous indiquent que le chemin de cette participation à la mission du Christ c’est d’entrer de rencontrer l’humanité pour entrer en dialogue avec elle.

  • Les bienheureux martyrs d’Algérie nous enseignent ce qu’est une Eglise hôte.

Dans l’évangile des disciples d’Emmaüs, Jésus se fait inviter par ceux-ci : reste avec nous. Jésus est leur hôte. Cette invitation faite à Jésus de rester me fait penser à cette similaire invitation à rester qu’un musulman, voisin du monastère de Tibhirine, adressa aux moines.

Cette communauté monastique était dans une période de discernement assez difficile, sur la possibilité de quitter ce Monastère et de partir ailleurs, à un endroit où ils ne seraient pas menacés, comme leurs voisins musulmans, par la violence qui sévissait le pays.

“Nous sommes comme les oiseaux sur la branche”, dit un jour Christian de Chergé à ce voisin. Et lui de répondre : “Non, la branche, c’est vous. Si vous partez, nous ne saurons pas où poser nos pattes”.

Cette réflexion montre bien que si les moines choisissaient de partir, les voisins se sentiraient abandonnés. Pour eux, le Monastère était le point de référence de leur stabilité. Ils sentaient que les moines, dans leur vie quotidienne, les accompagnaient et les gardaient. : Ainsi, se savaient-ils protégés.

Christian de Chergé raconte également qu’un jour un autre voisin lui dit :     “ Tu sais, chaque matin, quand je passe pour aller au travail, je regarde le Monastère, et, en voyant la lumière, je me dit: Handul illah!  ( Dieu merci!)  

Il faut dire que peu de temps avant, près de cet endroit, on avait assassiné des travailleurs croates et les moines avaient reçu la” visite” violente dans la nuit de Noël d’un groupe armé et menaçant. Ce qui fait que les voisins se sentaient inquiets, vivant dans la même atmosphère de crainte et de violence.

Depuis l’indépendance de l’Algérie, le 5 juillet 1962, l’Eglise d’Algérie se sait et se vit hôte d’un pays dont les habitants sont presque tous musulmans.                 

Le même mot « hôte » désigne à la fois la personne qui accueille et celle qui est accueilli nous signifiant ainsi qu’il n’y a d’hospitalité que réciproque. Cela signifie que celui qui accueille est, en quelque sorte, accueilli par celui qu’il accueille. L’hospitalité est un acte de confiance qui engage car bien souvent je ne connais pas à l’avance celui que j’accueille et l’accueil ne se limite pas à une appartenance tribale, sociale ou nationale.

L’essentiel de notre mission souligne l’actuel archevêque d’Alger, Mgr Desfarges, est d’être accueilli en accueillant l’autre dans notre cœur et notre vie. Nous sommes sensibles en Algérie à la chaleur de l’accueil. Cependant il me semble que l’Evangile à la suite de Jésus, nous invite, encouragés par nos bienheureux, à vivre l’accueil jusqu’au dessaisissement de soi.

Accueillir l’autre c’est se rendre totalement présent à sa présence. J’accepte qu’il se sente chez lui chez moi, heureux de me sentir chez moi chez lui. L’évangile nous dit d’ailleurs que quand nous accueillons l’autre tout particulièrement le plus petit, le plus fragile, le plus lointain, le plus rejeté, c’est Jésus lui-même que j’accueille et qui dans le même temps m’accueille lui-même.

Être hôte, souligne également Bernard Janicot, c’est être dans une situation particulière et parfois ambigüe en ce sens qu’un hôte on est généralement heureux de l’accueillir, on lui fait une place et on s’arrange pour qu’il ne manque de rien. En plus, dans la culture arabe, être hôte ce n’est pas rien ; un proverbe arabe dit que l’hôte est l’invité mandaté par Dieu. Il est celui qui est envoyé par Dieu pour permettre à la famille qui le reçoit de vivre la générosité, l’ouverture voulue par Dieu.

Toutefois, être hôte, c’est aussi être dans une situation de fragilité, d’instabilité, de provisoire, même si celle-ci peut durer longtemps.

Il faut dire qu’il y a parfois de ces hôtes qui s’imposent un peu et dont on souhaite, sans trop leur faire sentir, qu’ils ne restent pas trop longtemps parce que leur présence peut finir par gêner, par poser des problèmes. La présence d’un hôte, par essence différent de soi, perturbe les habitudes, empêche de vivre « l’entre soi » dans lequel on se sent bien, le petit « train-train » que l’on critique volontiers chez les autres, mais auquel on aspire tous secrètement un peu qu’il s’agisse de nos familles ou de la société.

Un hôte, surtout quand il est présent depuis longtemps, quand il commence à se sentir « de la famille », se mêle parfois des affaires de la maison, met le doigt là où ça fait mal, observe d’un peu trop près de situation qu’on n’a pas nécessairement envie de mettre sur la place publique. De temps à autre, il peut même lui venir l’idée de parler à l’extérieur de ce qu’il sait, de ce qu’il voit, de ce qu’il devine au sein de la famille. Ce qui peut arriver aussi, c’est que des membres de la famille se reconnaissent dans ce que fait, vit et pense l’hôte…Alors les traditions ancestrales peuvent être remise en cause au nom de ce que vit l’hôte. Il peut même survenir des « conversions » à la pensée, à la religion de l’hôte.

C’est alors qu’une fêlure, une fissure se créée au sein de la famille, et alors la tentation peut être alors grande de chercher à reconstruire ce qui apparait comme l’unité perdue même si celle-ci est largement mythique. Ceux de la famille qui ont pris le parti de l’hôte risquent de se trouver en difficulté, marginalisés, voire exclus.

L’Eglise d’Algérie, souligne Bernard Janicot, relève d’un peu tout cela à la fois. Mais finalement, ajoute-t-il aussitôt, n’est-ce pas partout dans le monde que l’Eglise est appelée à être « hôte » d’un peuple, n’est-ce pas une facette, une dimension non exclusive, bien entendu, mais tout de même essentielle, de l’Eglise de Jésus-Christ, et ceci partout où elle se trouve ?

En venant demeurer parmi nous, en venant chez nous, Jésus-Christ s’est fait notre hôte, c’est tout le sens de l’incarnation. Et Verbe s’est fait chair et il a habité parmi nous. Ce qui veut dire aussi que, quelque part, il n’était pas tout à fait chez lui. « Je retourne chez mon Père », dira Jésus à ses disciples peu avant sa mort.

Pendant trente ans, Jésus est devenu l’hôte de celles et ceux qui veulent bien le recevoir, lui et les disciples qui l’accompagnent. Ce petit groupe, comme nous le montre l’évangile, pouvait être bien ou mal accueilli selon les temps et les lieux.

Jésus a voulu se faire notre hôte, habiter parmi nous, être complètement des nôtres, mais sa présence se révéla vite assez gênante. Embarrassante pour les notables juifs, scribes et pharisiens, tant sa vie et ses paroles exprimaient une différence avec la leur. Embarrassante pour le pouvoir des grands prêtres qui se demandaient pour qui, pour quoi se prend-il, ce paysan galiléen qui vient leur faire la leçon ?

En parlant du monde, Jésus dit dans l’évangile de Jean (15, 18-19), que si le monde a de la haine contre nous, il faut savoir qu’il en a eu d’abord pour lui et que si nous appartenions au monde, le monde nous aimerait car nous serions à lui. Mais, ajoute Jésus, vous n’appartenez pas au monde, puisque je vous ai choisi en vous prenant dans le monde ; voilà pourquoi le ponde a de la haine contre vous »

En nous disant cela, il ne s’agit pas pour l’Eglise que nous sommes de tomber dans cet écueil qui consiste à refuser le monde dans lequel Dieu nous appelle à vivre, à exister en considérant ce monde comme foncièrement mauvais. Ce n’est bien évidemment pas cela que Jésus veut dire. Comme le dit si justement Pierre-Marie Delfieux, le fondateur des Fraternités monastiques de Jérusalem, avant d’être fui ou méprisé, ce monde doit être aimé.

Dans cet appel de Jésus à ne pas appartenir au monde, il y a un appel à garder une certaine distance, un certain jugement critique, à ne pas nous laisser assimiler par le monde et ses modes successives, à ne pas nous dissoudre dans les manières de peser des époques successives : « Si le sel s’affadit, avec quoi salera-t-on le monde ? »

Si les chrétiens sont d’abord et avant tout des citoyens engagés dans le monde, ils ne vivent pas dans une bulle différente du reste des hommes. Ils partagent les mêmes soucis, les mêmes épreuves, les mêmes engagements. Mais en même temps, le chrétien dérange s’il reste fidèle à l’Evangile. Il est souvent comme une « épine », dans la mesure même où il est signe d’un monde différent, autre, dans lequel il est préférable d’être un artisan de paix, plutôt que de chercher vengeance, dans lequel une certaine simplicité de vie est préférable à la recherche de la richesse par tous les moyens, où une certaine faiblesse est meilleure que l’emploi de la force, dans lequel il est plus important de capitaliser des relations humaines, et de l’amour, plutôt que de l’argent ou des conquêtes sexuelles…

Pour le chrétien, pour l’Eglise, pourquoi vouloir être importants, être riches et célèbres, alors que l’on se sait être quelqu’un aux yeux de Dieu.

C’est en ce sens seulement que l’Eglise est et sera toujours « hôte » d’un monde dans lequel elle est appelée à vivre pleinement, mais sans jamais y appartenir complètement.

Tout en participant pleinement à la vie de ce monde, à ses interrogations, à ses recherches de sens, à ses émotions, à ses espérances, à ses doutes, l’Eglise n’a-t-elle pas aussi à conserver une certaine « distance critique », un certain « regard » qui lui vient d’un Autre qu’elle-même et qui lui interdit de s’engluer dans les idéologies, les modes de pensées, les recettes à la mode…

Partout, où elle se trouve, l’Eglise se doit d’accueillir chaque peuple dans sa réflexion, dans sa prière. Mais, elle se doit aussi de porter le trésor qu’elle porte en elle, même si parfois elle le conserve mal. C’est vrai que la Parole que l’Eglise porte et qu’elle doit annoncer peut-être dérangeante, peut être refusée, peut mettre l’autre mal à l’aise. Dire des paroles de justice, cela ne plaît pas à tout le monde ; dire des paroles de paix, de pardon, de miséricorde, ce n’est pas toujours si facile, nous le savons bien, dire Jésus-Christ mort et ressuscité au bout d’une vie donnée par amour, cela peut énerver certains, en faire sourire d’autres. Nous sommes dans le monde, nous ne sommes pas du monde. L’Eglise ne sera jamais le monde. L’Eglise vit dans un monde plus vaste qu’elle.

Nous ne sommes pas tout et nous ne devons pas conquérir tout mais dans le monde être signe visible et efficace de l’Amour de Dieu non seulement pour l’Eglise mais pour le monde.

Les bienheureux martyrs d’Algérie encouragent l’Eglise à donner sa vie par amour.

L’Eglise, c’est sa vocation, est servante du don de Dieu à l’humanité. Elle donne la vie en donnant sa vie et dans le don de nos vies. Il faut bien que le monde sache que nous aimons le Père e que le Père l’aime dans et à travers l’amour de ses enfants. C’est la vocation de l’Eglise.

Donner sa vie, par amour, dans le quotidien, est le chemin sur lequel nous sommes entraînés par nos dix-neuf bienheureux. Le Seigneur nous appelle à nous associer au don de son amour pour tous les peuples de la terre. L’Eglise est associée à la mission du Christ qui est de signifier le don de l’Amour de Dieu qui veut rejoindre tous les hommes. Dans le Christ, Dieu est venu, Dieu vient donner sa vie, la partager avec ses créatures. Le disciple par le Christ, avec Lui et en Lui, va à la rencontre de tous entre en dialogue avec tous. « Celui qui vous accueille m’accueille et accueille celui qui m’a envoyé »

A plusieurs reprises, Pierre Claverie s’élève contre la tentation pour l’Eglise d’être seulement une multinationale de la charité, une organisation de bienfaisance qui « fait du bien » mais recule devant le témoignage suprême, qui est de donner sa vie par amour.

« Le martyre au sens originel est le témoignage du plus grand amour.                Ce n’est pas courir à la mort ou chercher la souffrance pour la souffrance ou se créer des souffrances…C’est assumer les difficultés de la vie, assumer les conséquences de ses engagements. »

« Le martyre blanc, c’est ce qu’on essaie de vivre chaque jour, c’est-à-dire ce don de sa vie goutte à goutte dans un regard, une présence un sourire, une attention, un service, un travail, dans toutes ces choses qui font qu’un peu de la vie qui nous habite soit partagée, donnée, livrée. C’est là que la disponibilité et l’abandon tiennent lieu de martyre, d’immolation. Ne pas retenir sa vie. »

Le père Raphaël Deillon, missionnaire d’Afrique, nous partagea lors d’une eucharistie célébrée à la basilique Notre Dame d’Alger un moment fort qu’il vécut avec Mgr Claverie et les autres évêques d’Algérie lors de son ministère en Algérie : 

« Dans un contexte de très grande confusion et de peur provoquée par des assassinats aveugles, une réunion des responsables de congrégations religieuses présentes en Algérie s’est faite à Rome.

C’était un dimanche de janvier 1995. Devant un parterre d’une quarantaine de supérieurs et supérieures religieux, les évêques d’Algérie durent s’expliquer sur « le banc des accusés »… 

J’avais accompagné les évêques jusqu’à Rome pour prendre quelque temps de repos après tant d’émotions et de fatigue puisque nous venions nous-mêmes de nous faire attaquer à Ghardaïa et que nous avions échappé à une mort certaine … J’aime à rappeler le témoignage de la façon dont nos évêques ont pris la défense de l’Église en Algérie et de nos amis algériens car ce témoignage m’a fait honneur et chaud au cœur.

Je vous situe d’abord la scène : nous étions dans cette salle de la maison généralice des Pères Blancs ; une bonne cinquantaine de personnes en tout. L’ambiance était lourde et les questions chargées de beaucoup d’animosité, d’incompréhension et d’amertume après les douloureuses pertes de nos frères et sœurs. Le Supérieur général des Pères Blancs s’est levé et avec un ton solennel a demandé aux évêques de bien vouloir exprimer leur « Credo ».

Les évêques se sont concertés et ont désigné amicalement le plus jeune d’entre eux : Mgr Claverie. En regardant ses auditeurs dans les yeux, voici ce qu’il a dit :  

« L’Église n’est pas une organisation internationale, ni une multinationale qui s’implante quelque part et qui retire son personnel quand ça ne va plus. C’est le lieu d’une Alliance passée entre le Dieu de Jésus-Christ et une humanité particulière. Les Chrétiens qui sont là, sont présents pour entrer dans cette Alliance. Quoi qu’ils fassent, ils sont là pour cette Alliance d’Amour avec cette humanité particulière. En entrant dans cette Alliance, chaque personne sait qu’elle devra y rester fidèle pour le meilleur et pour le pire. Quand on nous dit: « L’Algérie ne veut pas de vous ! », ce n’est pas vrai ! Il y a, certes, des Algériens qui ne veulent pas de nous. Mais tous les autres, les 4000 qui pleuraient à Tizi-Ouzou leurs quatre Pères Blancs assassinés, les amis qui pleuraient à l’aéroport d’Oran le départ des Sœurs… Et tous les boiteux, les bossus, les aveugles, venus voir les Pères à Ghardaïa après qu’ils aient été attaqués ! Jésus s’est placé sur des lieux de fracture, là où c’était cassé, où il y avait une tension et il en est mort !

Si nous, Chrétiens, ne sommes pas présents sur ces lieux de fracture, eh ! bien, on n’est plus chrétiens. Fracture entre le Nord et le Sud, fracture entre les riches et les pauvres… Ce ne sont pas uniquement des vérités à chanter dans la liturgie, il faut les vivre !

L’Algérie aujourd’hui est brisée en deux. Pour nos 8 religieux tués (Il y en aura 11 de plus un an après et Mgr Claverie sera le 19e chrétien assassiné avec son chauffeur le 1er août 1996), il y a des dizaines de milliers de pères de famille, de jeunes, garçons et filles algériens qui sont morts, et nous, nous allons partir et rompre cette Alliance ?! On n’a plus rien à donner, mais il y a encore nos vies ! » 

Le Supérieur des Pères Blancs, s’est levé, a fait une sorte de révérence qui voulait dire: cette fois je comprends et je  sympathise. La salle tout entière, restée muette pendant le « Credo » de Pierre Claverie, a senti passer un souffle d’amitié et de solidarité fraternelle qui a gagné tous les cœurs. L’ambiance tout à coup s’est détendue. On comprenait. On était d’accord, on applaudissait.

Et moi, j’étais fier d’appartenir à cette Église qui acceptait de continuer la Mission qu’elle avait reçue de Dieu et de la continuer coûte que coûte.

Et j’étais fier de nos évêques ! 

Plus tard, ajouta le Père Raphaël, Mgr Claverie déclarera dans une interview : « Notre départ comme Église ne résoudrait aucun problème. Au contraire, il signifierait que nous acceptons le fait qu’il est impossible de s’entendre entre croyants de différentes confessions alors qu’il y a de magnifiques témoignages qui prouvent que c’est possible ».

« Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime » (Jn 15, 13)

Chers paroissiens et amis de la Paroisse Saint-Etienne,

Me voici depuis hier au foyer de Charité de Spa pour animer une retraite intitulée « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime » (Jn 15, 13) – découvrir ce que veut dire « donner sa vie »  par l’exemple des bienheureux martyrs d’Algérie.

La période de confinement nous a permis de garder contact grâce au beau travail de toute une équipe et à votre réceptivité. C’est dans cet esprit que je vous pourrez trouver sur le site internet de notre paroisse les différents enseignements de cette retraite :

Mardi 14 juillet : Introduction-le lavement des pieds

Mercredi 15 juillet : L’Eglise

Jeudi 16 juillet : La prière

Vendredi 17 juillet : L’Eucharistie

Samedi 18 juillet : La Croix

Dimanche 19 juillet : Marie

Je confie cette retraite à votre prière et vous assure de la mienne pour chacun de vous,

Alain, votre curé

Mardi 14 juillet : Introduction – le lavement des pieds.

le fichier audio est disponible ici

Introduction à la retraite

Bienvenue à tous pour notre retraite, une retraite que nous allons vivre en communion avec les 19 bienheureux martyrs d’Algérie.

Pourquoi ai-je à cœur de faire appel aux bienheureux martyrs d’Algérie pour vivre avec nous cette retraite ?

Parce que je crois profondément qu’ils vont nous aider à approfondir ce à quoi notre Eglise est appelée.

Au moment de l’indépendance de l’Algérie en 1962, l’Eglise d’Algérie connu un profond bouleversement, une période de dénuement complet. Suite à l’exode tragique des pieds-noirs (C’est ainsi qu’on désigne les Français originaires d’Algérie) pratiquement tous les fidèles sont partis en France. L’intuition du l’archevêque d’Alger Mgr Duval était que l’Eglise devait rester en Algérie et qu’elle devait devenir une Eglise pour les Algériens. Beaucoup des congrégations qui étaient présentes en Algérie se sont vues privées de leur œuvre d’éducation, de santé, et ont donc dû réinventer une manière d’être présent dans la population algérienne.

Toujours au cours de notre retraite, les bienheureux martyrs d’Algérie vont nous aider et nous encourager à prier en nous partageant ce qu’est pour eux la prière et comment ils prient. Ils vont également nous partager leur grand amour de l’Eucharistie et nous éveiller à ce à quoi l’eucharistie nous engage nous aidant ainsi à faire le lien entre l’eucharistie et notre vie de tous les jours. Grâce aux bienheureux martyrs d’Algérie, nous approfondirons également ce que saint Paul appelle le langage de la Croix. Enfin, nous apprendrons également des bienheureux martyrs d’Algérie comment accueillir le don que Jésus nous fait de Marie pour qu’elle soit aussi notre mère.

Cela dit, vivre notre retraite en communion avec les bienheureux martyrs d’Algérie, ce n’est pas seulement parler d’eux et nous inspirer d’eux, même si c’est déjà très bien, mais c’est aussi nous adresser à eux, comme je vous parle en ce moment, dans la foi qu’ils sont vivants auprès de Dieu et que parce qu’ils sont vivants nous pouvons leur demander de prier pour nous afin qu’ils nous aident à faire Eglise, à prier, à redécouvrir l’eucharistie, à parler le langage de la croix et à accueillir Marie chez nous.

Notre retraite ayant pour titre « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime », nous allons approfondir ce que signifie concrètement « donner sa vie » à la lumière de la manière dont les bienheureux martyrs d’Algérie ont donné leurs vies.

Mais pour pouvoir donner, il faut d’abord recevoir. Voilà pourquoi nous commençons notre retraite avec un évangile qui évoque l’importance de recevoir avant de donner.

Lecture de Jn 13, 1-20

Cet évangile nous enseigne que seul celui qui se laisse laver les pieds, peut à son tour, laver les pieds des autres ou plus exactement peut entrer dans la réciprocité de l’amour. Il apprend constamment du Christ cette manière d’aimer. Laver les pieds est un geste que l’on reçoit d’autres et que l’on peut faire à son tour. Il faut l’avoir reçu pour pouvoir entrer dans le don. « Si je ne te lave pas les pieds, tu ne peux avoir part avec moi ! »

Même Jésus l’a reçu ! Rappelons-nous qu’au moment d’entrer dans sa passion, à Béthanie, Jésus reçoit ce geste d’une femme. L’évangile de Jean au chapitre 12, 1-11 nous rapporte en effet que lors d’un repas à Béthanie et où était présent Lazare que Jésus avait ressuscité d’entre les morts, Marie, prenant une livre d’un parfum de nard pur, de grand prix, oignit les pieds de Jésus et les essuya avec ses cheveux ; et la maison s’emplit de la senteur du parfum.           Jésus ne se dérobe pas à l’amour. Ce geste reçu ouvre la passion et le don de sa vie. Jésus reprend en compte ce geste au cours du dernier repas. Il laisse ce geste en testament à ses apôtres. C’est ainsi que l’eucharistie nous rappelle que seul l’amour reçu donne naissance au véritable don de soi.

Les bienheureux martyrs d’Algérie, avec qui nous allons vivre cette retraite, ont tous reçu la vie pour pouvoir la donner. C’est cette vie reçue qui a rendu possible leurs vies données.

Pour ne donner qu’un exemple, il faut savoir que ce qui a conduit un des 19 bienheureux, Christian de Chergé, à donner sa vie pour Dieu et pour l’Algérie, c’est le don d’une vie qui lui a été offerte et qui l’a protégée de la mort : celle de Mohamed, un musulman.

Dans le sang de cet ami, j’ai su que mon appel à suivre le Christ devrait trouver à se vivre, dans le pays même où m’avait été donné le gage de l’amour le plus grand.

Ecoutons Christian nous raconter lui-même le récit de cette vie donnée pour lui (Fadila Semaï : l’ami parti devant p. 164)

C’est donc pour avoir protégé Christian que Mohammed meurt assassiné. Christian en est profondément bouleversé. Il reçoit le geste de Mohammed comme « le gage de l’amour le plus grand » qui lui ait été donné. Il y reconnaît l’Evangile : « Il n’est pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis » (Jn 15, 13)

Christian reconnait dans le geste de Mohammed le geste même du Christ donnant sa vie pour nous. Mais au-delà de l’émotion suscitée par cette vie donnée pour lui, Christian se laissera transformer par ce geste et il le laissera résonner en lui, jusqu’à la fin de sa vie.

Il y reçoit un appel personnel, une vocation nouvelle. C’est ainsi qu’alors que la vie de Christian était déjà intimement engagée, depuis longtemps, vers une vie consacrée comme prêtre diocésain, voilà que, dans le don que Mohammed a fait de sa vie par amour pour lui, s’éveille sa vocation monastique en terre d’Algérie. Nous pouvons donc dire que Christian reçoit sa vocation de moine chrétien en Algérie par un musulman !

Sa vie entière, Christian reviendra à ce geste d’amour fondateur de sa vocation.  Par ce geste, il entrera aussi dans une compréhension nouvelle de l’eucharistie. Il comprend que l’eucharistie est non seulement « pour vous » mais « pour vous et pour la multitude ».

En accueillant le don que Mohammed a fait de sa vie, par amitié, en y reconnaissant le geste même du Christ, Christian à son tour, donnera sa vie.
Tel est le mystère du don, vie reçue et vie donnée, « admirable échange » que l’eucharistie ne cesse de rendre présent à chaque célébration.

Si tout le monde n’a pas expérimenté d’avoir eu la vie sauve par le don de la vie d’un autre, chacun expérimente un amour premier, un amour reçu, là où il n’a pas peiné, là où il n’a rien mérité. Chacun fait l’expérience d’être aimé. Cet amour reçu peut prendre des formes diverses.

A travers cet amour que chacun reçoit, il peut reconnaître l’amour même de Dieu.

La démarche que je nous propose ce soir, au moment où nous entamons cette retraite c’est de faire mémoire de l’amour que nous avons reçu depuis notre naissance jusqu’à ce jour, laisser résonner en nous des gestes d’amour que nous avons reçus et qui ont transformés, qui ont été fondateurs, importants dans notre vie. En relisant et en méditant notre propre histoire, voyons par quels chemins l’appel de Dieu a pris forme pour nous, par quelles personnes et quels événements le Seigneur nous a parlé et nous parle aujourd’hui.    Les personnes rencontrées sont en effet souvent des messagers et certains événements des messages. Faisons donc mémoire de notre histoire.

La vie, nous l’avons reçue de Dieu. Ce don de Dieu nous a été transmis par nos parents. La vie divine, nous l’avons aussi reçue de Dieu, elle nous a été donnée par le sacrement du baptême. Cette vie est un don à accueillir chaque jour. Il y a des jours où il est plus difficile de l’accueillir. Il peut arriver aussi que pendant des jours, des mois, voire des années, nous ayons mis de côté l’un ou l’autre dons reçus de Dieu et que suite à telle ou telle circonstance nous les retrouvons, nous les réaccueillons.

Ce soir, au début de cette retraite, je nous invite (je dis « nous » car je vis cette retraite comme vous et avec vous), je nous invite à une prière d’action de grâce pour la vie reçue, pour la vie divine reçue le jour de notre baptême, pour tous les gestes d’amour que nous avons reçus depuis notre naissance.  Si chacune et chacun des bienheureux martyrs a pu donner sa vie c’est parce qu’ils l’ont tout d’abord reçue et qu’ils accueillaient ce don jour après jour.

Au cours de cette retraite, stimulés par les bienheureux martyrs d’Algérie, nous allons accueillir ces dons de Dieu que sont l’Eglise, la prière, l’Eucharistie, la Croix et la Vierge Marie par lesquels, Il nous donne sa Vie.

Parmi ces dons de Dieu peut-être en avons-nous mis certains de côté pour diverses raisons, des raisons qui peuvent être bien compréhensible, s’expliquer pour l’une ou l’autre raison.

Cette retraite pourra être l’occasion de les réaccueillir ou de mieux les accueillir. Nous allons voir comment les bienheureux martyrs d’Algérie ont eux-mêmes accueillis ces dons et comment, forts de ces dons reçus, ils ont donné leurs vies jour après jour.

Pour bien entrer dans cette retraite, pour l’accueillir comme un don de Dieu pour chacune et chacun de nous, accueillons ce conseil que donnait un des 19 martyrs d’Algérie, Pierre Claverie, à chaque fois qu’il prêchait une retraite :

Pour moi, une retraite, nous dit-il, ce n’est pas d’abord un temps de crispation qui consisterait à revenir sur soi pour examiner ce qui ne marche pas, puis prendre des résolutions. Cela ne marche jamais. Ce n’est pas la peine d’essayer !

Je crois que le plus important est, au contraire, de se décrisper, de ne pas trop chercher à revenir sur soi, parce que c’est en se décrispant et donc en s’assouplissant intérieurement, que nous avons le plus de chance de laisser Dieu faire.

Personnellement, je vous conseillerais plutôt de décrocher l’espace de quelques jours et de ne plus chercher à faire face, à calculer, à composer, à changer vos comportements. Vous n’avez rien à craindre de personne, pas même de Dieu et si votre cœur vous condamne, Dieu est plus grand que votre cœur.   Détendez-vous, dormez, promenez-vous sans penser à rien. C’est alors que quelque chose pourra changer au cœur et pas seulement dans les actes, les gestes, les comportements. Si nous nous disposons à laisser Dieu faire… Il agira à sa manière.

On ne change pas à coup de volonté. Je ne dis pas que la volonté est inutile, on peut changer mais extérieurement. Or, c’est le cœur qui doit changer, ou du moins, cela doit changer au cœur. Je ne dis pas qu’on y arrivera.

Pour moi, c’est un chemin que j’aime prendre, alors je vous invite à le prendre avec moi, au moins pour six jours. Après, vous ferez ce que vous voudrez !

Se décrispez, laisser Dieu faire, parce que nous portons en nous-mêmes des trésors intérieurs, des trésors cachés, et que nous leur donnons peu de chances d’émerger à la surface. Dans nos relations mutuelles, il est difficile d’exprimer ce que nous portons au fond de nous-mêmes. Nous ne nous faisons pas assez confiance ou nous nous connaissons trop. En tout cas, cela reste souvent enfoui, et nous n’avons pas conscience que cela existe.

Ce qui me paraît important de trouver, de laisser émerger est ce que saint Augustin appelle « l’habit intérieur du cœur », et pour cela il nous faut nous décrisper, aller à l’intérieur, et si nous y trouvons ce trésor, nous pouvons comme dit saint Augustin, aimer et faire ce que nous voulons. Il n’y a plus de crispation, cela devient naturel, le surnaturel devient naturel, comme dit Péguy.